Jacques de Person 1884 - 1946, groupe mobile du Hoggar, 1ère guerre mondiale

 

 

 

 

 

Vital Marie Jacques de PERSON     Blois 1884 – Blois 1946

Médecin militaire.

 

 

Dans cette page :

 

1.      Le service médical au groupe mobile du Hoggar.

 

2.     Première guerre mondiale.

Jacques, Suzanne et Paul, Vers 1915.

 

 

 

 

 



Ibn Khaldoun (1332-1406) :
Il sera intéressant de comparer les conclusions médicales du texte de 1913 qui va suivre concernant la santé des touaregs, aux très antérieures, mais souvent assez proches conclusions - même si la théorisation en reste rudimentaire - d'Ibn Khaldoun (1332-1406) (dans son fameux ouvrage « Al Muqaddima » traduit ici par Vincent Monteil; édition Sindbad; collection « Thesaurus »; Citons pp. 651-654) :
" La médecine, métier citadin[1] :
.... C'est ainsi que le sang purifié donne naissance à une vapeur chaude et humide qui entretient les « esprits animaux » (rûh hayawânî).

[Notons que le concept « d'esprits animaux » sera développé par Descartes qui utilisera les mêmes termes]...
Voyons maintenant le problème des maladies :
Elles sont, pour la plupart, dues aux fièvres (hummayât). Celles-ci ont pour cause l'impuissance de la chaleur du corps à cuire suffisamment les éléments ingérés, à chaque phase (de la digestion) ....
.... Faute d'être digérées et assimilées, elles se corrompent. La nourriture non assimilée - qu'on appelle "l'humeur" (khilt) - se putréfie et toute matière en putréfaction dégage cette chaleur adventice qui, chez l'homme, est la fièvre (hummâ).
Voyez ce qui arrive à la nourriture que l'on jette et qui se décompose, ou au fumier qui pourrit en se réchauffant. C'est là ce que fait la fièvre dans le corps humain ...
On la traite en mettant le patient à la diète pendant plusieurs semaines, jusqu'à guérison complète.
Pour quelqu'un qui se porte bien, la diète sert à prévenir la fièvre et d'autres maladies.
Quant à la putréfaction, elle peut se localiser dans un membre, ce qui amènera un accident limité, ou bien elle pourra causer des plaies ailleurs, par affaiblissement général.
Tel est le cas pour toutes les maladies: leur origine est, presque toujours, alimentaire. Et tout cela est du ressort de la médecine.
D'autre part, les maladies sont plus répandues chez les citadins, qui ne se privent de rien. Ils mangent trop, ils mangent de tout et ils n'ont pas de repas à heure fixe. Ils ne prennent aucune précaution et font cuire leurs aliments avec beaucoup d'épices, d'herbes et de fruits, les uns frais, les autres secs. Et ils exagèrent: j'ai, un jour, compté que quarante légumes et viandes différentes entraient dans la composition d'un seul plat. Tous ces mélanges extraordi­naires ne conviennent pas toujours à l'estomac.
De plus, l'atmosphère des villes est souillée de vapeurs nocives, dues aux ordures accumulées.
Or, c'est l'air qu'on respire qui donne des forces et qui augmente l'effet de la chaleur sur la digestion.
Et puis, les citadins ne prennent pas assez d'exercice (riyâda). Ils restent immobiles, sans bouger, sans prendre aucun exercice.
C'est pourquoi il y a tant de maladies dans les villes et autant besoin des médecins.
Les Bédouins, au contraire, mangent peu.
[De ce point de vue là, pour Ibn Khaldoun, il n'y a pas de différence entre "bédouin arabe" et "bédouin berbère" : l'originalité de l'ouvrage est justement de tirer de l'histoire des lois générales : et dans les 2 cas, c'est la vie rude qui entretient "l'esprit de corps" (
العصبيّة) qui fait la force de "l'homme du désert"]
Comme ils ont peu de grains, ils ont souvent faim. La faim leur est même si familière, qu'elle leur est devenue naturelle.
Ils n'ont guère d'assaisonnements. Les condiments et les fruits sont un luxe de citadin dont ils n'ont pas idée.
Ils mangent des choses simples et sans mélange, le plus près possible des exigences naturelles.
Leur air est salubre, parce qu'il y a peu d'humidité ou de putréfaction là où ils vivent, et en raison de leurs déplacements.
Ils prennent de l'exercice et se donnent beaucoup de mouvement, en montant à cheval, en chassant, en vaquant à leurs occupations, en allant à leurs affaires. Ils digèrent donc très facilement. Ils ne se surchargent pas l'estomac.

Aussi jouissent-ils d'une santé bien meilleure que les gens des villes. Ils n'ont donc guère besoin de médecins. C'est pourquoi on n'en trouve pas à la campagne. C'est parce qu'on n'en a pas besoin: sinon, ils iraient s'y installer pour y gagner leur vie.
Telle est la voie de Dieu avec Ses créatures et "nul, en vérité, ne pourrait changer les voies de Dieu" (XXXIII, 62). "

 


Autorisations : Le texte « LE SERVICE MEDICAL AU GROUPE MOBILE DU HOGGAR » est reproduit avec l’aimable autorisation du « Service Historique de la Défense ».

Remerciements : Soient remerciés ici la « Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur » pour son aide gracieuse et précieuse, et tous ceux qui participèrent à la construction du site, en particulier notre cousin Pierre Yves Leclerc, pour les résultats de son immense travail.

Forme : Ouvrir la page avec word pour disposer des en-têtes et pieds de page et la visualisation de certaines images qui sont « lourdes » afin de privilégier la qualité.

 

INTRODUCTION :

 

Né en 1884, élève à « l’Ecole du Service de Santé Militaire » (le 20 Octobre 1902), Vital Marie Jacques de Person soutient sa thèse à la « Faculté de Médecine et de Pharmacie de Lyon » en 1906 (=> these 1906 et  these 1906 en pdf ) puis sert en Algérie, dans les circonstances dont le texte présenté ici témoigne. « Médecin major de deuxième classe au troisième régiment des zouaves ».

            Il revient en métropole et se marie en Mars 1914, puis retourne à Skikda - Philippeville, (Constantine), accompagné cette fois de son épouse, mais survient la première guerre mondiale qui le rappelle aussitôt sur le front.

            Après la guerre, il sera médecin à Casablanca jusqu’en 1930[2].

            Issu d’une famille de militaires, devenant médecin militaire, il ouvrira la voie, pour sa postérité, à de nombreuses vocations médicales.

 

·                    Nommé « Chevalier de la Légion d’Honneur » par arrêté du 14 mai 1915 en qualité de « médecin major de 2ème classe au 3 ème bis de zouaves »

·                    Promu « Officier de la Légion d’Honneur » par décret du 11 juillet 1935 pris sur le rapport du Ministre de la Guerre, en qualité de « médecin commandant à la 5 ème région ».

·                    Décoré de la « Croix de Guerre 1914 1918 ».

 

 

I.  LE SERVICE MEDICAL AU GROUPE MOBILE DU HOGGAR (SAHARA)  du 16 juillet 1911 au 5 septembre 1912.         

               Ce texte est le compte rendu au « Service de Santé des Armées » d’une mission au Hoggar effectuée par Vital Marie Jacques de Person, alors médecin de compagnie méhariste.

           

 

Jacques de Person, « médecin aide-major au Hoggar » : « En réalité, l’aide-major du Hoggar est surtout le médecin des touaregs . »   Cf. Lyautey :« Un médecin vaut bien tout un escadron ! »

 

NB : Il est émouvant de retrouver, en cliquant sur internet, le studio Joseph Romeï, 7 rue de l’Arsenal, Philippeville, détruit par les bombardements en 1942. Cf. Site : http://suzanne.granger.free.fr/Histbomb.html

 


 

·                   SERVICE de SANTE des ARMEES

In : Archives de Médecine et de pharmacie militaires (1913) Tome LXII. [Pages 308 incluse  à 328 incluse] :

 

« LE SERVICE MEDICAL AU GROUPE MOBILE DU HOGGAR (SAHARA)  du 16 juillet 1911 au 5 septembre 1912

Par

M. de PERSON, médecin aide major de la compagnie SAHARIENNE du TIDIKELT

 

[Page 308]

Deux médecins se partagent, depuis quelques années, le service médical de la compagnie saharienne du Tidikelt et de la population indigène, clairsemée sur le vaste territoire des oasis sahariennes (Tidikelt, Bas-Touat, Hoggar, Ajjer).

L’un des aides-majors, attaché à la portion centrale, à In-Salah, est tenu à une sédentarité presque absolue pour des raisons tech­niques (effectif français important, garnison indigène nombreuse, population civile, etc., sous un climat pénible où le paludisme a fait une apparition récente, mais inquiétante pour l’avenir) et pour des raisons administratives (gestion d’une infirmerie militaire et d’une infirmerie indigène, pièces réglementaires à fournir à la Direction, envois de médicaments aux postes et déta­chements, etc.).

L’autre médecin aide-major, dit « Médecin des groupes », a des attributions toutes différentes.

J’ai l’honneur d’occuper ce dernier poste depuis le mois de juillet 1911. après un séjour de cinq mois à In-Salah et il m’a paru intéressant de consigner, dans le présent- rapport, les fonc­tions spéciales qu’impose, au « Médecin des Groupes », son séjour en région touarègue, et le rôle que le commandement lui assigne en ce pays encore neuf.

Cette étude, pour succincte qu’elle soit, m’a paru d’autant plus opportune que l’aide-major détaché se trouve, par suite de son éloignement considérable, de ses déplacements lointains, fréquents [Page 309] et prolongés, dans l'impossibilité d'entretenir, comme son collègue d'In-Salah, des relations officielles constantes avec la direction du service de santé.

La longueur et la difficulté des communications est, en effet telle, que la correspondance de Constantine met plus d'un mois, celle d'In-Salah dix-sept jours pour parvenir à Fort-Motylinski, bordj du groupe mobile du Hoggar, installé dans un petit village touareg de 70 habitants, Tarahahout, à 750 kilomètres au sud-sud-est d'In-Salah.

Encore, est-il exceptionnel que le médecin y séjourne.

Après avoir résumé les instructions que le médecin, détaché au groupe du Hoggar, reçoit en rejoignant son poste, et sur lesquel­les il devra, autant que les circonstances militaires le lui permet­tront, baser son programme, il m'a semblé nécessaire de relater les événements auxquels j'ai dû prendre part.

Ces faits vécus montreront bien les fonctions spéciales de ce médecin, et aussi la fragilité des programmes élaborés à l'avance, dans un pays où les événements se succèdent avec le plus déconcertant im­prévu.

Ce compte rendu relatera ensuite quelques considérations per­sonnelles sur le service de santé en pays touareg, sur les maladies rencontrées le plus fréquemment, sur quelques remèdes em­ployés par les indigènes.

La place, malheureusement, manquera pour rendre compte des études extra-médicales fort intéressantes que le médecin peut faire dans ce poste, concernant le pays lui-même, la vie des touaregs, leurs mœurs et coutumes.

 

DIRECTIVES GENERALES

En principe, le médecin détaché de la portion centrale est affecté au Groupe mobile du Hoggar, l'un des trois grands déta­chements de la compagnie, comprenant un effectif de 93 mili­taires.

 

La création récente de ce poste n'a pas eu pour unique but d'apporter un secours médical aux unités militaires du groupe : Les deux autres détachements (détachement des Ajjers et détachement d’Aoulef) sont en effet sensiblement aussi importants au [Page 310] point de vue des leur effectif, et il n’a pas paru nécessaire jusqu’à maintenant d’y adjoindre un médecin.

En réalité, l’aide-major du Hoggar est surtout le « Médecin des touaregs ».

 

Les militaires sont rarement nombreux auprès de lui. Même à Fort-Motylinski, où se trouve le bureau et le dépôt de vivres du groupe, même au pâturage, le nombre des malades à soigner ne saurait occuper son activité. Sur un aussi vaste territoire, les hommes sont très dispersés, employés à des services divers : courriers, aménagements de routes, de puits, garde des animaux au pâturage, escortes, etc., et ces détachements multi­ples sont à de telles distances les uns des autres que le médecin peut seulement, par intervalles, donner des soins aux hommes et des conseils aux gradés français.

Au reste, chaque gradé français possède une certaine éducation médicale; il emporte toujours en route quelques médicaments courants, et il est, lorsqu’il se trouve isolé, le « médecin » de ses hommes. Il peut puiser, et il le fait souvent, des données fort pratiques dans un petit manuel très simple et très précieux, écrit à l’intention des Français par M. le médecin major Béraud.

Aussi, en temps normal, et j’entends par là quand le groupe n’est pas appelé à participer à une action militaire d’ensemble, le médecin a-t-il d’autres attributions. Le commandement, en effet, a jugé que sa présence pouvait aider à la conquête morale de ces gens indépendants et défiants que sont les touaregs.

Le Hoggar, pays de montagnes sauvages et dénudées, plaqué comme une île, au milieu du désert absolu qui l’environne, a permis longtemps, à ces anciens maîtres incontestés du désert, méharistes audacieux, rendus mystérieux par leur genre de vie et aussi peut-être par le port du voile noir, de se réfugier dans les petits centres de la région, après être seulement sortis de leurs repaires pour, traversant à marches forcées les Tanezrouft, razzier au loin ce que leur pays était dans l’impossibilité de leur fournir.

Le commandement a jugé qu’ici, plus encore qu’en d’autres pays nouvellement occupés par les troupes françaises, un méde­cin pouvait, en procédant avec douceur, avec l’appui de quelques cures heureuses capables d’impressionner ces primitifs et de [Page 311] frapper leur imagination, avoir une influence heureuse sur l’évo­lution morale des touaregs vis-à-vis des Français.

 

 

 

La médecine, dans ces conditions, sans  cesser d’être un but en elle-même — celui de guérir — devient surtout un moyen de gagner la confiance d’indigènes, habitués, quand ils ne voya­gent pas au loin, à vivre dénués de tout et isolés sous leur tente de peaux, en la seule compagnie de leur famille et de leurs ani­maux domestiques.

Par des distributions de médicaments, par l’intérêt qu’il prendra à l’étude des mœurs et coutumes du pays, aux cultures dans les centres, et, surtout, par des séjours répétés et prolongés auprès des campements et dans les bleds clairsemés de la région, le médecin pourra aider à la pénétration morale du pays, et remplir un rôle « d’apprivoisement », but poursuivi d’ordinaire à la suite des conquêtes.

Ces idées étaient déjà celles de l’explorateur Duveyrier : « Un médecin, écrivait-il en 1864, qui accepterait avec dévouement d’aller passer quelques années au milieu des touaregs, non seule-ment serait considéré par eux comme un personnage sacré, mais encore exercerait  la plus heureuse influence pour l’avenir de nos relations politiques et commerciales... Si ce médecin parlait l’ara­be et avait le goût des voyages, le Sahara n’aurait bientôt plus de secrets pour nous. »

Le rôle de l’aide-major auprès des touaregs étant ainsi déterminé, la plus grande liberté lui est laissée pour l’organisation de ses tournées et les itinéraires à suivre. Il aura avec lui une petite escorte, suffisante pour faire des corvées nécessaires, remplir les outres de peaux, soins aux chameaux, guides, etc..) et pour parer aux accidents et incidents imprévus de la route, il aura enfin un interprète touareg.

 

Sur la droite de la photo, derrière la jeune femme, il y a une grosse guerba, outre en peau de bouc traitée, suspendue à des bâtons par les pattes, et emplie d’eau toujours fraîche.

Cette photo montre de nombreux détails du mobilier et des gens.

La guerba est encore toujours très présente dans toutes les tribus amazighen, jusque dans les Aurès, utilitaire autant que hautement symbolique de convivialité.

 

 

 

LES  TOURNEES  EFFECTUEES

A vrai dire, si telles étaient les directives générales reçues, les circonstances ont grandement élargi le champ d’action primitif, qui devait être à peu près exclusivement le Hoggar :

Un rezzou tebbou, en août 1911, dans la région de Témassin, à 250 kilomètres à l’est de Tarahahout,

Une opération militaire en région [Page 312] Ajjer, aboutissant a l'occupation de Djanet en novembre 1911.

 

Le retour au Hoggar, en passant par les endroits habités des Ajjers,

Une tournée médicale de quatre mois dans les centres du Hoggar, d'avril à juillet 1912, tel fut, en somme, mon « curriculum vitae » depuis le départ « d'In-Salah ».

 

 

Parti le 16 juillet 1911 d'In-Salah, le détachement auquel j’étais joint, arriva à Fort-Motylinski après 23 jours de route, très péni­bles par suite de la chaleur torride du moment, et des nombreuses heures de méhari, pour franchir rapidement des espaces dénués d'eau et de pâturage.

Notre route s'est effectuée sans que nous rencontrions la moindre tente, le moindre humain, et à peine d'animaux.

Aussi est-ce avec plaisir, que le 29 juillet, un rideau de verdure, au loin, nous apprit que nous arrivions au centre de culture d'In-Amg'els.

Le lendemain, le départ était donné pour Tazerouk, autre centre important, où nous étions le 3 août. Fort élevé dans la montagne, d'une altitude d'environ 2.000 mètres, Tazerouk nous a donné une impression de fraîcheur, presque de froid, plus accentuée encore les jours suivants, quand nous avons fait l'ascension de l'Asekrem, l'un des plus hauts- sommets de la région (3.ooo mètres), avant de descendre sur l'oued Tarahahout, où est bâti le fort Motylinski.

A Fort Motylinski, où nous arrivions le 9 août, je pensais pro­longer mon séjour pour prendre en main le service médical de la petite garnison qui y vit en permanence, me familiariser avec les gens, leurs coutumes, leurs mœurs, et apporter quelques amé­nagements nécessaires à la petite infirmerie du poste.

 

LE  REZZOU  TEBBOU [le mot « Tebbou » désigne les habitants du Tibesti]

En réalité, ce premier séjour fut de peu de durée : Le 20 août, arrivait au fort, à bout de souffle, un touareg porteur d'une nou­velle inquiétante :

 « Un rezzou, fort d'une centaine de Tebbous, était à la poursuite d’une importante caravane, sans défense, se rendant de Témassint en Aïr, par In-Azaoua ».

Les dires de cet indigène étaient fort nets et ce fut mon premier malade touareg : L'émotion, la fatigue et la chaleur lourde du bureau le firent tomber en syncope. [Page 313]

Les bruits de ce rezzou se précisaient bientôt, et, le 29 août, je recevais du capitaine commandant, en tournée avec le lieu­tenant du groupe, l'ordre de les rejoindre au puits de Témassint, avec huit hommes et un brigadier indigène.

Deux heures et demie après l'ordre reçu, nous partions à mar­ches forcées, sur 1e  point d'eau indiqué — un guide fut requis en route.

Nos journées se passèrent sur la selle de nos méhara. Le second jour, en particulier, l'étape fut de 16 heures, et, le cin­quième jour, nous arrivions à Témassint, sorte de cuvette, dan­gereusement bordée d'une série de collines.

 

 

Là se trouvait le lieutenant du groupe et ses hommes; il nous apprit que le rezzou était hors d'atteinte, à moins que les circons­tances l'obligent à revenir par la même route, après la razzia, ou que l'idée lui vienne de profiter une seconde fois de l'eau abondante et excellente du puits de Témassint, dans une région où l'eau est extrêmement rare.

Après quelques jours d'attente en ce point, l'envoi et le retour de patrouilles aux environs, le lieutenant décida de faire lui-même une reconnaissance, et je restai, avec quinze hommes, com­mandés par un sous-officier, dans un pâturage à trois heures du puits:

Des bruits arrivaient, la caravane avait été « mangée », à In-Azaoua ; beaucoup des convoyeurs étaient morts, mais des razzieurs nulles nouvelles : ils avaient dû rentrer au Tibesti, par l'Aïr.

Les vivres étaient épuisés, le lieutenant revenait sans avoir coupé aucune trace, nous reprîmes la direction de Tarahahout le 18  Septembre, au-devant d'un convoi de vivres que les hommes attendaient avec l'impatience de gens privés depuis plu­sieurs jours de toute autre nourriture que le maigre produit de la chasse.

Un chameau dut même être égorgé pour remettre un peu de bonne humeur dans la troupe, déçue un peu de n'avoir pas eu à faire le coup de feu, affaiblie surtout par la privation de ses aliments habituels.

Le lieutenant décida de faire un léger crochet pour montrer aux hommes l'emplacement où furent assassinés les membres de [Page 314]  la « mission Flatters », à Bir-Garama.

Une plaque commémorative venait d'être posée sur un rocher.

Après ce détour, nous arrivions au centre de culture de Tin-Tarabin, où le convoi de vivres venait darriver.

Tin-Tarabin ne comprend encore qu'une quinzaine d'habitants, mais j'eus cependant à ouvrir ma caisse de médicaments, qui fut mise à contribution.

Le 26 septembre, nous étions de retour à Fort-Motylinski, ayant effectué une tournée d'environ 5oo kilomètres.

 

VISITE AU PATURAGE de Hassi  Mérézig

Après un repos de quelque temps à Tarahahout, je voulus me rendre au pâturage du groupe, à Haci-Mérézig, où la santé des hommes m'était signalée assez mauvaise, et, le 23 octobre, je partais.

Hassi-Mérézig se trouve au sud-sud-est de Tarahahout, à 5 gran­des journées, et j'y étais le 27 octobre, après avoir traversé une grande plaine déserte de plus de 200 kilomètres, sans eau et sans végétation, début des Tanezrouft.

 

Hassi-Mérézig est lui-même un point bien désolé. N'était-ce un assez bel acacia, arbre unique près du puits, et sous lequel on peut installer une ou deux tentes, il aurait été impossible à un français d'y passer l'été. Ce puits, à deux journées de la limite du territoire soudanais, situé dans une immense cuvette d'une laideur sauvage, extrêmement chaude, même en octobre, et balayée .continuellement par des rafales de sirocco et de sable, prouve quel moral il faut à nos gradés français, et même à nos militaires indigènes, pour demeurer des mois en pareil endroit. Aucune distraction ne leur était accessible, pas même celle de .s'intéresser aux allées et venues des méharas, qui se trouvaient à ce moment dans un oued, à 25 kilomètres du puits, où ils ve­naient seulement boire tous les 5 jours.

Privés de viande et de légumes, fatigués aussi pour avoir passé tout un printemps et tout un été dans celte cuvette torride, les hommes m'ont présenté un état de santé peu satisfaisant. J'avais été prévenu à Fort-Motylinski par plusieurs militaires qui m'a­vaient été évacués, atteints de scorbut, et j'ai trouvé, à mon [Page 315] arrivée, encore plusieurs cas atténués de cette maladie. Je ne pus qu'examiner chaque homme en particulier, et faire absorber maintes doses du sirop anti-scorbutique dont je m'étais muni, tout en souhaitant que les circonstances permettent d'envoyer de Tarahahout quelques légumes frais, ou mieux, de faire changer d'endroit le pâturage.

 

DEPART DU  DETACHEMENT A ADMER

Cette dernière circonstance se présenta, avec l'imprévu qui règne en maître ici, vingt-quatre heures apurés mon arrivée à Hassi-Mérézig.

Le 28 octobre, un courrier rapide m'était adressé, en effet, ainsi qu'au sous-officier commandant le détachement. Il nous apprenait la nouvelle de la guerre italo-turque.

Le grou­pe du Hoggar devait sans tarder aller renforcer celui des Ajjers pour parer aux événements que la guerre italo-turque pouvait susciter sur nos confins tripolitains et faire la police de la région, dans le cas où des hordes de pillards voudraient profiter des troubles pour faire des incursions sur notre territoire.

Ce point de concentration indiqué était Admer, où se trouve en permanence le pâturage du groupe Ajjer.

Nous partions trente-six heures après l'ordre reçu, et, à Tin-Tarabin, le lieutenant venu directement de Fort-Motylinski prenait le commandement du groupe.

 

OCCUPATION DE  DJANET

Le 17 novembre, nous étions à Admer, où se trouvait le lieutenant du groupe des Ajjers, avec la majorité de ses hommes.

De nouveaux ordres arrivèrent bientôt : Le 23 novembre, un courrier rapide nous apprenait que la compagnie saharienne du Tidikelt avait l'ordre d'aller occuper l'oasis de Djanet, et l'oued Tarat, qui en est à six jours. (L'oasis de Djanet ne se trouvait, à ce moment, ni sur le territoire français, ni sur le territoire turc, mais dans une zone dite « neutre », qu'une commission devait sous peu délimiter.)

 

NB : Dans ses courriers de cette période 1911-1913, jacques de Person ne parle toujours que « des Turcs » sans davantage d’explications. En revanche, dans les documents officiels de cette époque, c’est bien le nom « d’empire ottoman » qui reste toujours employé.

Quelques heures après la réception de cette nouvelle, arrivait le capitaine [Charlet] commandant la compagnie, qui, se trouvant dans la [Page 316] région, avait été prévenu avant nous, et venait, suivi de la pièce de canon de Fort-Polignac [ = Illizi], prendre le commandement des deux groupes, pour marcher le plus tôt possible sur Djanet, pendant que des ordres étaient donnés, pour que le « goum d'Ouargla », levé pour la circonstance, aille de son côté occuper l'oued Tarat.

 

Nous partions d'Admer le 25 novembre.

Grâce a la rapidité des opérations, grâce aussi à la présence parmi nous d'un vieux caïd, Abd-en-nebi, très dévoué à la cause française, et très estimé des gens de Djanet, qui arriva dans l'oasis une heure avant nous pour annoncer aux habitants notre venue, en force, avec deux cents fusils et une pièce de canon, les gens de Djanet n'auraient pu, si telle avait été leur intention primitive, préparer une défense efficace.

 

Et l’occupation par nos troupes se fit le plus pacifiquement du monde, le 27 novembre, sans coup férir.

Grâce à ce concours heureux de circonstances, le service de santé n'eut pas a fonctionner d'une façon active à l'occupation de Djanet.

A midi, nos 200 méharistes descendaient la colline qui mène à l'oued de Djanet.

Un émissaire nous rendait compte que les gens désiraient le « bien et la paix », et nous continuions d'avan­cer vers la palmeraie, pendant qu'un des lieutenants partait au trot avec quatre hommes pour aller hisser les couleurs française  sur le minaret de la Zaouia, bâti sur une colline.


 

 

 

 

 

« L’aga » est tiré du puits pour abreuver les chameaux

Culture en 3 étages : palmiers, fruitiers, agrumes

« Kuttab » (école coranique) à  Djanet

 

 


Les honneurs rendus au drapeau, nous trouvions devant la Zaouia, réunis par le caïd Abd-en-nebi, une cinquantaine d'indigènes, parmi lesquels les notables du Bled.

C'était une preuve de leurs intentions pacifiques, et ils nous attendaient sans autres armes que leurs lances et leurs poignards de bras, armes de parade surtout, avec des visages plus effrayés ou plus décontenancés qu'hostiles.

Un sommaire palabre leur assura que les Français étaient assez forts pour les traiter avec mansuétude, et le camp fut formé dans l’oued au pied de la colline de la Zaouia.

Avant la nuit, escortés du caïd Abd-en-nebi et d'un militaire, le capitaine commandant nous emmenait, le lieutenant du groupe des Ajjers et moi, faire une première visite rapide dans deux ksours de l'oasis, montrant ainsi à la population la confiance que nous avions dans leurs intentions pacifiques, et dans notre force.

Les gens nous parurent, durant ce parcours, plus hostiles que [Page 317] devant la Zaouia. Les femmes restaient terrées dans leurs huttes ou leurs gourbis et les enfants nous épiaient à l'angle des rues.

Les jours suivants, les indigènes comprirent que nous étions décidés à ne pas évacuer le bled, comme cela avait eu lieu anté­rieurement.

Les figures se détendirent, et « Harratines » et nègres reprirent leurs occupations dans les jardins.

Même, au bout de peu de temps, les gens ne manquaient pas d'apporter au com­mandement les nouvelles recueillies concernant les bruits, sou­vent vagues de rezzou tebbou.

Il fut bientôt décidé que nous transformerions en « bordj »  la Zaouia, forteresse « senoussite », bien plutôt que lieu de prière musulman, et il n'y avait plus pour le médecin qu'à remplir à Djanet le rôle qui lui avait été primitivement assigné au Hoggar.

 

INSTALLATION  D'UNE  INFIRMERIE A DJANET

Un embryon d'infirmerie fut aussitôt installé. Le Mokhadem de la Zaouia s'était enfui à Rhat dès l'annonce de notre arrivée, et sa maison, située sur la même colline que la Mosquée, conve­nait parfaitement, en attendant mieux, à l'installation d'une infirmerie.

Quelques planches, quelques nattes de palmiers, la confection d'un lit de branches de palmiers à la mode du pays en firent un local suffisant pour soigner les nombreuses plaies que se faisaient les militaires en travaillant à l'aménagement des locaux, et les cas de paludisme assez fréquents, importés de quelques centres malsains de la région Ajjer.

Et même la cantine de médicaments qui ne quitte jamais le médecin dans ses tournées commençait à se vider des remèdes les plus courants. Des demandes furent aussitôt faites à Fort-Motylinski et à In-Salah.

Cette infirmerie ne pouvait, dans les débuts, servir qu'aux militaires, d'ailleurs nombreux, composant la garnison de Dja­net. Il était évident qu'hommes, femmes et enfants des bleds ne viendraient pas de sitôt se faire soigner à la Zaouia, devenue bordj. Il fallait ailler les soigner chez eux.

Le but à atteindre était le suivant : calmer la crainte et l'appréhension compréhensibles des indigènes à l'égard des Français, [Page 318] les habituer à venir à nous, en leur montrant la douceur de nos procédés.

 En un mot, changer leur frayeur du début en confiance.

C'était donc un rôle « d'apprivoisement » qui incombait au médecin, analogue à celui entrepris déjà parmi les populations touarègues du Hoggar.

La tâche semblait cependant bien plus facile à Djanet. A part quelques Imequarassen, et une partie de la tribu des Iadhanaren, touaregs Ajjers, dont les premiers sont fort peu nom­breux à Djanet, et dont les seconds ont un besoin immédiat de nos troupes pour protéger leurs caravanes contre les rezzous tebbous, les habitants sont presque tous des « ksouriens ».

Ils en ont le caractère tranquille et nonchalant, et sont, par suite, moins rebelles à notre action que les nomades.

C'est ainsi que nous trouvons les Kel Djanet proprement dits, race née dans l'oasis même, et issue de nombreux croisements, un certain nombre d'étrangers venus de Rhat, déjà plus ouverts à la civilisation et au commerce, enfin, toute une population de Harratines et de nègres, qui n'ont d'autre volonté que celle du maître qui les nourrit.

L'ensemble même de ces éléments disparates était donc favo­rable au but poursuivi. Il était encore facilité par la proximité de Rhat, ville déjà plus civilisée, sous le joug des Turcs.

Ces habitants paisibles étaient plus aptes que des nomades à com­prendre que leur intérêt était de venir à nous bénévolement.

Mais, cependant, ces divers éléments très dissemblables sont unis par un lien bien plus puissant qu'une unité de race : la reli­gion senoussite.

De l'oasis de Koufra, vient depuis longtemps la bonne parole prêchée par Senoussi et ses disciples, vouant une haine violente à tous les « koufar ». C'est là le gros obstacle que j'ai rencontré, et c'est au plus senoussite des trois ksours, El Mihan, que les résultats obtenus ont été les moins sensibles.

Mes premières visites dans les ksours furent suivies de peu de succès. Les hommes tournaient le dos et disparaissaient derrière les maisons, les femmes accroupies se levaient précipitamment en se cachant le visage, et les enfants lançaient quelques cris de « koufar », en se sauvant à toutes jambes.

Ces visites devinrent bien plus efficaces, des que j'eus l'autorisation [Page 319] de faire quelques distributions de sucre. Ma clientèle augmenta très rapidement et je pus ainsi approcher un certain nombre de mères et d'enfants.

Mais, pour arriver à des résultats plus rapides, il était néces­saire d'avoir dans le bled un intermédiaire de confiance qui acceptât de faciliter ma tâche. J'ai trouvé cet auxiliaire appré­ciable dans la personne d'un indigène originaire de Rhat.

Quel­ques morceaux de sucre, quelques verres de thé l'ont conquis à notre cause, et, se promenant dans les bleds avec moi, il appe­lait les fuyards, morigénait les enfants, et rassurait les mères.

Il m'a même donné l'occasion de soigner quelques malades qui ne seraient pas venus seuls.

J'ai ainsi pu, dès fin décembre, examiner un jeune épileptique qui, par la suite, venait tous les jours à mon infirmerie chercher son bromure; soigner un ma­lade atteint de plaie profonde du genou; faire une suture de la main, et guérir plusieurs cas de fièvre; des maladies d'yeux et du cuir chevelu, etc.

Dès lors, les résultats obtenus devenaient encourageants.

Un jour, cependant, j'étais surpris de constater que, d'un com­mun accord, les enfants refusaient mes présents. Nul doute qu'un Taleb leur avait enjoint de ne plus accepter de sucre des mains du toubib « roumi ». Timeo Danaos...

Mais la gourmandise fut plus forte que le Taleb, et la résistance ne fut qu'un feu de paille.

Deux mois après notre arrivée à Djanet, les résultats obtenus à ce point de vue particulier étaient fort satisfaisants.

Pour compléter ces essais, pour aussi conjurer une épidémie possible de variole, maladie dont quelques habitants portent les stigmates indélébiles sur le visage, j'ai fait quelques vaccinations, en procédant avec ménagement, pour ne pas effrayer les gens, et en me faisant accompagner d'un militaire, qui, grâce à sa double qualité de noble et de touareg, avait acquis une certaine influence dans le bled.

Les gens n'avaient pas été convoqués, et les vaccinations avaient lieu au hasard des rencontres, sans insistance, devant les cris des enfants ou la terreur des mères.

Le premier jour, dans l'un des ksours, un indigène m'a fait une observation curieuse : il craignait que la prophylaxie de la variole fut seulement un prétexte pour appliquer, sur les bras [Page 320] des gens la marque, le « taba » du beylik, qui permettrait de les reconnaître, ou de les rattraper rapidement en cas de fuite.

Après deux mois et demi de séjour, les vaccinations faites, les résultats obtenus étaient suffisants pour me permettre de revenir au Hoggar.

Vers le début de février 1912, je recevais d'ailleurs l'ordre de quitter Djanet et de rejoindre le groupe du Hoggar, en profitant de ma présence dans la région pour visiter, au passage, nos mili­taires en station dans l'oued Tarat  et le goum d'Ouargla, campé dans les environs.

Je devais ensuite visiter le camp turc, en me rendant à Fort-Polignac, bureau du groupe des Ajjers, puis en passant par le bled d'Harir, où le paludisme est endémique, et par différents points habités de la région, me trouver le 25  mars à Admer, d'où je reviendrai à Fort-Motylinski en compagnie du lieutenant du groupe du Hoggar et de ses hommes.

L'infirmerie de Djanet fut donc confiée à un maréchal des logis français et à un infirmier indigène, d'ailleurs assez compétent et dévoué, et je demandai que le brigadier d'infirmerie d'In-Salah, ancien élève en pharmacie, et très au courant du service, vienne suppléer à l'absence du médecin.

L'état sanitaire était d'ailleurs satisfaisant, à part une série de plaies interminables, produites par les travaux pénibles de terrassement, et les quelques cas de paludisme déjà mentionnés.

 

VISITE  DU   CAMP  TURC

Le 15 février, je quittai Djanet avec une escorte de quatre méharistes, et arrivai le 23 à l'oued Tarat, où se trouvent encore actuellement un détachement français, et, à 1 kilomètre plus loin, un détachement turc.

Un séjour de deux jours me parut suffisant pour donner quel­ques consultations pour affections légères, pour un cas de hernie, et je partis vers l'oued Izokra, où je savais rencontrer le goum d'Ouargla.

J'avais reçu l'ordre .de « visiter le camp turc », sans doute pour accentuer le caractère cordial des relations que nous te­nions à conserver avec nos voisins.  J’étais d'ailleurs obligé de [Page 321] passer tout près de ce camp, mais je craignais, en me présentant moi-même, à cause de circonstances récentes, sinon d'être mal accueilli, du moins de l'être assez froidement; j'ai tourné la difficulté en envoyant au-devant de moi un de mes hommes pour dire au moulazem turc, qu'un médecin allait passer près de son camp et qu'il se ferait un plaisir d'offrir ses services, s’il en était par hasard besoin.

Peu de temps après, mon militaire venait me rendre compte de la réponse de l'officier turc : « Il n'avait aucun malade à son camp, et possédait, au reste, une caisse pleine de médicaments ».

Je continuai donc ma route, en passant à faible distance du camp turc, situé vers une petite hauteur. Deux jours après, j'atteignais le goum d'Ouargla, où j'eus à distribuer quelques médicaments et surtout de la quinine.

 

DE FORT POLIGNAG A ADMER

Le 25 février, j'étais à Fort-Polignac, notre ancienne limite extrême, du côté de l’est.

J'ai profité de mon passage pour visiter l'infirmerie, suffisam­ment bien installée d'ailleurs, et confiée au sous-officier du poste, et faire une demande de médicaments à la portion cen­trale pour Fort-Polignac et Djanet.

J'ai en même temps procédé à la vérification réglementaire du matériel de réserve récem­ment envoyé dans les postes, et, après un repos de quelques jours, dans le confort relatif du bordj, je partais pour Admer.

Avec une escorte de 4 hommes, le 13 mars, je me dirigeai vers les petits centres de culture groupés dans l'oued Mihero, et arrivai bientôt au bled bien plus important d'Harir.

Harir est un « arrem » très vert, très arrosé, très pittoresque.

Mais son abord est fort difficile, et longtemps les touaregs s'y sont crus à l'abri de toute visite de « roumis », parce que quel­ques hommes résolus et dispersés dans les montagnes abruptes pouvaient arrêter un fort détachement.

Les sentiers qui y conduisent sont à peu près impraticables aux chameaux, et les nôtres furent laissés en arrière, sous la garde de deux hommes, pendant que je prenais à pied le chemin [Page 322] le  plus court, avec les deux autres. Après trois heures de marche, nous arrivions à la première partie du bled.

Entouré de tous côtés de montagnes élevées situé dans un fond très humide, l'eau y est presque stagnante, à fleur de sol, et, si la végétation se présente verdoyante et fournie, les mousti­ques pullulent, et le paludisme y est endémique.

La quinine, à dose préventive, fut imposée à mes hommes d'escorte, et, le lendemain, une distribution large en fut faite aux habitants.

Puis, sans m'attarder à cette partie du bled, peu populeuse, mais très riante par le nombre de jardins, de palmiers, dont beaucoup, à cette époque, étaient tronqués pour la récolte du lagmi, je me dirigeai vers le second bled sur une route fort pittoresque dans le lit de l'oued, qui conduit, au bout de trois heures, auprès des huttes clairsemées, qu'habitent les « Kel-Harir ».

C'est un centre qui pourrait être riche; la terre y est bonne, l'eau en abondance; mais les touaregs ont l'horreur du travail manuel, et les jardins, malgré tout florissants, sont cultivés par les nègres.

Le mal du lieu est le paludisme. Au printemps tout le monde est atteint.

Ce coin pittoresque, au milieu du Sahara, fait oublier un moment .les interminables plaines arides et les hammadas.

L'eau y est même si pure, que des poissons vivent dans les séguias, semblables aux espèces de France.

La présence de poissons d'eau douce en plein Sahara, n'est pas sans permettre certaines hypo­thèses, sur la genèse du pays.

Pour arriver le 25 mars à Admer, il ne fallait pas s'attarder en ce joli endroit, bien qu'un séjour d'une huitaine de jours y eut été utile.

Les gens ne sont pas encore bien en confiance; beaucoup évitent de s'approcher, les enfants se sauvent, et la plupart des femmes restent invisibles. Or, en pays touareg, il est de règle que les femmes viennent saluer les chefs, qu'ils soient Français ou touaregs.

Le 25 mars nous étions à Admer, où m'attendait le lieutenant du groupe du Hoggar.

Après 11 fortes étapes à travers un pays déjà vu, une vaste plaine qui précède le massif du Hoggar, puis ce massif lui- même,  [Page 323] puis le bled de Tin-Tarabin, nous arrivions le 5 avril à Fort-Motylinski.

 

VISITE  DES  BLEDS  DU HOGGAR

Quelques jours de repos au bordj, et une nouvelle tournée médicale commençait, celle que j'avais projeté de faire en septembre 1911, la visite de l'ensemble des centres du Hoggar.

Les quatre mois qui furent consacrés à cette tournée (avril, mai, juin, juillet) englobaient la période de l'année la plus favo­rable à une visite de la population touarègue, tournée lente et dirigée toujours dans le but spécial de l'apprivoisement des indi­gènes, facilitée par des moyens médicaux et paramédicaux.

Ces quatre mois correspondent, en effet, au Hoggar, à l'époque des récoltes dans les centres de culture, et ces derniers présentent alors une activité inconnue aux autres moments de l’année.

Non seulement « harratines » et nègres  se trouvent plus occupés que jamais aux travaux des champs, mais encore tous les touaregs propriétaires de jardins sont présents et surveillent leurs domes­tiques.

Nobles et imrads (serfs) quittent leur tente plus ou moins lointaine, voire même leurs campements de l’Adrar soudanais, pour venir passer le temps des récoltes dans les bleds où ils ont des intérêts.

De ce fait, la population se trouve sensiblement accrue, et, justement, de cet élément, les Touaregs, qu'il importe le plus au médecin d'approcher.

Au surplus, cette récolte qui est de peu de durée dans chaque centre, n'a pas lieu pour chacun d'eux à la même époque.

Ces centres de culture, ces « arr'ems », ne sont pas, à propre­ment parler des « Bleds ».

Ce sont des agglomérations clairse­mées, situées dans un lit d'oued, où l'eau est un peu moins rare qu'ailleurs, et constante, la terre bonne et où les gens naturel­lement se sont assemblés.

Ces arr'ems ont des destinées parfois éphémères, et quand la terre devient moins bonne, l'eau trop profonde, on abandonne terre et huttes, et l'on vient dans un endroit plus propice.

L'exode, dans ce cas, se fait par famille :  C'est le nomadisme des sédentaires.

Les altitudes de ces différents arr'ems sont si variées, que les [Page 324] céréales sont mûres dans certains en avril, et ne sont battus que fin juin dans certains autres, circonstance particulièrement favo­rable, qui me traçait l'itinéraire à suivre, et me permettait, en mélevant progressivement, d'assister aux récoltes successives de toute la région.

L'itinéraire suivi (Tarahahout, Tamanrasset, Silet, Abalessa, Tit, Amsel, Tarahnanet, In-Amg'el, Adenek, Tazerouk) com­prend tous les bleds et presque tous les campements du Hoggar.

L'état sanitaire des gens était partout excellent; sauf en l'un des arr'ems, où le paludisme avait fait plusieurs victimes, je n'ai eu que peu de malades à soigner, encore ceux-ci étaient-ils atteints d'affections bénignes.

 

 

Le climat est fort sain, et c'était l'époque où tout le monde peut se bien nourrir.

Les gens qui forment surtout la population stable du Hoggar sont les Harratines et les nègres.

Les touaregs s'installent plutôt à proximité, sous leurs tentes de peaux, ou bien, laissant leur famille sur place, s'en vont eux-mêmes en Adrar faire profiter leurs chameaux des bons pâturages qui s'y trouvent.

Ces parcours nombreux, ces séjours dans les bleds, ont montré une fois de plus, combien le climat saharien est sain, malgré, et peut-être à cause de sa rudesse. Jamais plus qu'au Hoggar la définition classique du Sahara n'a été plus vraie : « Un pays très froid, où le soleil est très chaud ».

Dans un tel pays, où la différence entre les températures diur­nes et nocturnes dépasse souvent 20°, les enfants chétifs ne peuvent végéter, surtout étant donné le peu de soins dont ils sont lobjet.

Par contre, les robustes, bien constitués, se fortifient encore, et le type touareg — très divers d’ailleurs — se présente, malgré une mauvaise et insuffisante alimentation, plein de santé et de vigueur.

Si son caractère a subi l'influence du pays qu'il habite, si, de loger dans ces montagnes arides, sauvages, dénudées, il a acquis un caractère indépendant, irascible, si la nécessité de combattre pour vivre lui a légué un reste de fourberie indéniable, il doit également à ses conditions de vie une résistance, une sobriété, une aptitude aux long voyages qui étonnent.

[Page 325] Au physique, le touareg est de haute taille, maigre, sec. Il a la figure ovale, aux pommettes saillantes, et des yeux perçants, caractère qu'accentue encore le port du voile noir. Les membres sont musculeux et se terminent par des extrémités fines et jolies.

La démarche est caractéristique, grave, lente, à grandes enjam­bées, la tête haute, tout cela exagéré encore par le port de la lance, son arme habituelle. Ce sont de « grands fauves », a-t-on dit.

 

MALADIES  OBSERVEES

Sur de pareils organismes, sobres, tempérants, bien consti­tués, en un pays très microbicide par ses alternances de tempé­ratures torrides et glaciales, d'une sécheresse maxima, puisque l'état hygrométrique de l’air est à 0° toute l'année, la maladie n'a guère de prise.

Les maladies microbiennes existent peu. A plus forte raison les épidémies, que l'isolement naturel des gens suffirait à enrayer. Aussi les touaregs vivent-ils souvent fort vieux, tout en restant alertes, et les affections observées chez eux sont en général peu nombreuses et peu graves.      

Sauf en cérémonie, les touaregs se couvrent fort peu. Leurs vêtements sont de cotonnade, et ils couchent toujours sur le sol, à la belle étoile.

Dans ces conditions, le froid de la nuit, occa­sionne, en hiver, avec une assez grande fréquence, des bronchites « a frigore » et des rhumatismes. Mais le soleil de midi se charge d'amener une prompte guérison.

La malpropreté est la cause de plusieurs affections. Alliée à la poussière que chasse le vent, elle provoque beaucoup d'ophtal­mies, intéressant rarement les parties essentielles de l'œil. Les touaregs conservent d'ailleurs une vue très perçante, et nous ne voyons souvent pas mieux avec nos jumelles.

Les maladies du cuir chevelu, les teignes sont dues à la mal­propreté, bien que l'habitude de se raser la tête soit assez hygié­nique, dans un pays où l'eau, sans doute parce qu'elle est rare, sert uniquement de boisson. Les touaregs prétendent qu'ils se rendraient malades en se lavant le corps, et leurs ablutions religieuses sont simulées avec le sable.

[Page 326] Les maladies de la peau sont fréquentes pour la même raison, et facilitées par les parasites toujours abondants sur le corps des touaregs.

Il est d'usage, quand un vêtement de colonnade est usé, non de le remplacer, mais d'en superposer un deuxième, puis un troisième, et cette pratique est évidemment favorable à la pullulation des parasites.

La maladie la plus générale est certainement la blennorragie. Outre la malpropreté, l'extrême liberté des mœurs des touaregs intervient : les jeunes gens et les jeunes filles ne sont soumit à. aucune contrainte, et il est très admis que les unes et les autres mènent, avant le mariage, d'ailleurs tardif, la « vie de garçon ».

Mais cette affection est tellement courante chez eux qu'ils la tiennent pour négligeable.

La syphilis est également fréquente et pour les mêmes rai­sons.

Les fièvres paludéennes ne s'observent que dans certains points très localisés. Rares au Hoggar, elles sont plus fréquentes aux Ajjers et en Adrar.

Enfin, les maladies du système nerveux, celui-ci n'étant guère surmené, sont rares.

Cependant, on rencontre quelques cas de folie et d'épilepsie.

Les blessures par armes touarègues n'existent plus. J'ai cepen­dant pu observer chez un militaire les cicatrices des plaies d'une lance touarègue, qui avait traversé sa poitrine de part en part. Le corps à corps avait été sérieux. Le militaire avait perdu une moitié d'oreille, mais il m'a assuré que d'un coup de dent il avait lui-même amputé le nez du touareg.

Contre leurs divers maux, les indigènes ont en général une grande confiance en nos médicaments. Ils pensent même facile­ment qu'une dose double produit un effet deux fois meilleur, et il vaut mieux ne donner que des quantités inoffensives à la fois.

Il est bien entendu que les touaregs avaient déjà leurs médecins à eux avant notre arrivée. Ils continuent même à se servir de leurs remèdes. Ce sont en générai des plantes, et la même plante est. un bon médicament pour des affections très diverses.

[Page 327] Ils connaissent des modificateurs de la nutrition, et les femmes avalent de « l’Afahlélé » pour engraisser.

Certains animaux sont aussi employés : Le Dhob, sorte de lézard, est efficace contre la fièvre.

Enfin, des substances diverses, le charbon, le beurre, hâtent la guérison des plaies.

Toutes les recettes, et je ne parle pas de celles qui demandent l'intervention divine, sont tenues secrètes par des médecins qui deviennent invisibles, et par les accoucheuses.

 

CONCLUSION

Tel est, en somme le rôle, qu’aura à remplir en pays touareg, le  médecin détaché.

J'ai peu parlé des soins à donner aux mili­taires, parce qu'ils sont sensiblement les mêmes sous foutes les latitudes.

Pour ceux à donner aux touaregs, le médecin devra se faire connaître tout d'abord.

Ce n'est pas dans les premiers mois, mais vers la fin de son séjour qu'il aura le plus d'influence et qu'on viendra le consulter. Aussi, y a-t-il intérêt à ce que son séjour soit assez prolongé.

Enfin, s’il pouvait apprendre, avant son arrivée, quelques mots de touareg, ce qui serait facile à In-Salah, il acquérrait d'emblée les sympathies des indigènes. Mais, à défaut, une con­naissance relative de l'arabe parlé, suffit dans la plupart dès cas.

Bien d'autres questions que celles exposées ci-dessus l'intéres­seront concernant la religion, l'alimentation, les cultures, l'ha­bitation, les races, les mœurs, etc., mais elles ne peuvent entrer dans le cadre de ce rapport.

Je terminerai en constatant la tendance à se sédentariser que présentent certaines tribus depuis notre occupation. Parmi celles-ci, se trouve la tribu des Dag-Rali, qui ne quitte pour ainsi dire plus le centre même du Hoggar.

Mais pour connaître la grande majorité de nos touaregs, il est nécessaire d'aller les voir là où beaucoup d'entre eux se sont installés en permanence, eux et leur famille, en Adrar soudanais.

 [Page 328] C'est la tournée, la dernière avant le retour à In-Salah, que je vais entreprendre dans peu de jours.

Le 5 Septembre prochain, tout le groupe s'y dirigera, et je suis autorisé à me rendre avec lui dans la région de Tin-Zaouaten, Bou-Ressa.

Puis, sans repasser par Fort-Motylinski, à revenir directement par les puits d'In-Zize et de Timissao à In-Salah.

Cette époque est très favorable à une tournée médicale en Adrar.

La saison des pluies est commencée, et les groupes de tentes se réunissent autour des meilleurs pâturages.

Il sera donc facile de rencontrer beaucoup de nos gens.

C'est aussi le moment des fièvres.

La pluie qui favorise la pullulation des moustiques amène avec elle une recrudescence de paludisme, et la quinine est un des remèdes que les indigènes connaissent, et en lequel ils ont la  plus grande con­fiance.

Il est probable que mon retour à In-Salah aura lieu fin octobre ou au début de novembre, après seize mois de séjour en pays touareg.

Ce long temps que j'y ai passé et la succession des événements auxquels j'ai pu prendre part m'ont fait paraître intéressant de noter dans ce rapport les considérations qui précèdent. »

 

Fin du texte paru dans les « Archives de Médecine et de pharmacie militaires » (1913)

 

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  Itinéraire de Vital Marie Jacques de Person retracé par lui-même. Atlas. Paris 1924 (Le Méridien 0°est encore le Méridien de Paris).

 

 

Mais, en 1911 :

 

o       le Maroc n’était pas un protectorat français. Le Sahara n’était pas lié administrativement aux trois départements algériens. Cf. Carte ancienne  

o       Les Territoires du Sud comptaient depuis le 24 décembre 1902 les oasis du Touat, de la Saoura et du Gourara.

o       Puis les Territoires du Sud furent organisés en quatre territoires le 14 août 1905 : Ain Sefra, Ghardaïa, Oasis et Touggourt

o     Le passage des Territoires du Sud au « Soudan » (en fait, future A.O.F) n’était pas permis.

 

o     La « Lybie » (Cyrénaïque et Tripolitaine) a été ottomane jusqu’en 1912, puis devient italienne après la guerre italo-ottomane.

o     Cf. Wikipédia dont « carte du Maghreb en 1843 » : Cf. carte 1843

 




Itinéraires retracés d’après les courriers : ß

 

 

Léon Lehuraux écrit dans le livre : « Au Sahara avec le commandant Charlet » pp.8-9 :

« Le capitaine Charlet avait quitté Ouargla le 15 février 1911 en compagnie du médecin aide-major de Person, nouvellement affecté, lui aussi, à la compagnie du Tidikelt. Quelques méharistes seulement formaient le détachement d’escorte ...

Le parcours s’effectuait à méhari et il fallait normalement 18 à 20 jours pour franchir les 680 kilomètres qui séparent Ouargla d’In – Salah ; voyage assez pénible en raison de la rareté des points d’eau et de la pauvreté des pâturages ...

Nous avons de l’eau qui date de 3 jours dans nos peaux de bouc ! Je connais cela, m&ais mon pauvre docteur, habitué à faire bouillir la sienne à Tours, est suffoqué de s’ingurgiter tant de microbes : «  c’est tout noir ... ! »

Nous marchons en moyenne 12 à 13 heures par jour, dont 3, 4 ou 5 heures à pied pour soulager le méhari, ou, le matin, pour ne pas avoir trop froid ... »

           

In-Salah, le 28 février 1911, Jacques de Person écrit à sa famille :

«  ... Je suis dans ma « Capitale » depuis hier soir et en suis assez content. Je ne suis nullement fatigué  ...  Et cependant, nous avons trimé.

Le Capitaine [Charlet] était très pressé d'arriver ici avant le Commandant, actuellement en tournée, et il nous a fait faire en 13 jours le trajet d'Ouargla à In-Salah qu'on fait d'ordinaire en 16 ou 17 jours.

Aussi nous partions tous les matins à 2 h,  et ne nous arrêtions qu'à 4 h du soir pour permettre aux chameaux de se restaurer un peu dans un maigre pâturage.

Nous faisions ainsi sans nous arrêter, sauf 1 heure pour déjeuner d'un morceau de pain, datant à la fin de trop de jours pour ne pas être un peu pourri, et de quelques pommes de terre rôties sous la cendre, la veille. Nous avions aussi une bonne provision de dattes et aussi des pots de beurre de conserve.

Nous faisions donc nos 14 heures de chameau, et je n'ai été fatigué que les premiers jours....

Vers 4 h, quand surtout on rencontrait quelques touffes d'herbe, on s'arrêtait en plein vent : le capitaine avait bien une tente, mais nous ne l'avons montée que trois fois: c'est long à monter et on n'y est pas à l'aise.

Quant à mon lit de camp, je crois qu'il ne me servira pas à grand-chose.

Le Capitaine en avait un également, mais nous ne nous en sommes pas servis une seule fois. Nous trouvions plus commode d'étendre par terre une couverture et de nous faire abriter par nos caisses de bagages, qui nous ont toujours suivis. ...

Le soir, à l'arrivée, nous faisions la popote dont j'étais le grand chef.

Nous avons mangé ainsi beaucoup de riz, du couscous et des dattes en quantité; nous avions aussi du lait concentré et quelques boîtes de conserves et aussi du pain. Mais au bout de 7 à 8 jours, il n'était mangeable que grillé: nous nous préparions ainsi des toasts anglais bien beurrés et du thé.

... je me porte tout aussi bien, sinon mieux qu'à Tours.

Pendant le trajet à méhari, le capitaine a commencé à m'apprendre l'arabe, et je connais déjà pas mal de mots. Je ne tarderai sûrement pas à pouvoir parler. D'ailleurs, c'est indispensable ici où il n'y a de Français dans le pays, que deux ou trois marchands juifs.

Notre convoi se composait d'une dizaine de chameaux sur lesquels étaient nos bagages, et les chameliers, deux spahis qui rejoignaient la compagnie, un Brigadier, le Capitaine et moi. De méharistes, c'est-à-dire, montés sur des chameaux trotteurs, nous n'étions que trois, et à l'arrivée toutes ces bêtes étaient fatiguées, surtout le méhari du Capitaine et le mien, qui boitaient tous les deux.

De temps à autre aussi, on rencontre un oued, c'est-à-dire un lit où quelquefois, mais pas tous les ans, il coule de l'eau. Les Arabes, en voyant l'état de quelques herbes, savent dire depuis combien de temps il n'est pas tombé d'eau.

Il est une chose qu'on rencontre aussi souvent sur la route : ce sont des os de chameaux, voire même des squelettes entiers autour desquels le sable s'est amoncelé.

... Toute la compagnie est venue à notre rencontre à 30 kilomètres et c'était un bien joli coup d’œil de voir arriver au trot tous ces chameaux montés par des types habillés de toutes sortes de couleurs voyantes, en plein soleil.

Il fait déjà chaud: environ 28° à l'ombre; à l heure ils ont déjà 32° à l'ombre, mais les nuits sont fraîches, froides même, et il faut se couvrir...

J’ai appris que tous vous êtes en bonne santé. Cela me faisait environ 25 jours sans nouvelles et je trouvais le temps bien long.

Ce qu'on raconte en France des méharis est bien exagéré : évidemment ils peuvent se passer de boire pendant deux ou trois jours, plus à la rigueur, se passer de manger aussi régulièrement que d'autres animaux, mais ils ne marchent à peu près bien que lorsqu'ils sont lestés.

Et encore ne peut-on leur demander qu'une allure régulière de 4/! km à 5 km à l'heure au maximum.

Dès qu'on accélère un peu leur allure ou qu'on trotte pendant 5 ou 6 kilomètres de suite, ils sont vite fatigués.

Une grande question dans ces voyages, ce sont les puits. Nous n'en avons rencontré que quatre. Il faut donc faire sa provision au passage pour plusieurs jours. On se sert pour cela de tonnelets et surtout de « guerbas » : ce sont des peaux de bouc entier, dont les pattes sont liées. L'eau entre et sort par le cou de l'animal. On les suspend au chameau : l'eau se colore rapidement, mais l'évaporation la rend fraîche, et comme on n'a pas à sa disposition d'eau de Vittel, on la trouve bonne.

En fait d'humains, nous n'en avons pas rencontré beaucoup ; en tout, une demi-douzaine. Sur la route passaient des chameaux chargés de dattes. Aussi, comme les rencontres au Sahara sont rares, on en profite pour venir faire réciproquement des « salamalek ».

Le Capitaine causait ainsi avec eux dix minutes et me traduisait la substance.

Quant à la route, elle nous était souvent indiquée par deux méharistes de la compagnie qui nous servaient de chameliers.

Elle est en général constituée par une série de petits sentiers qui sont formés uniquement par le pas des chameaux. C'est le rouleau du pays. Ils ont en effet l'habitude de marcher l'un derrière l'autre.

La route est assez changeante, par endroits du caillou et c'est tout, en d'autres de petites collines de sable qu'on appelle les dunes de sable et qui font penser à une mer de sable. En d'autres

 

Le père de Foucauld  écrit le 1er février 1912:

« Dans le voisinage , à Fort-Motylinski, un officier vient d’arriver ; ... il y a aussi un médecin « extrêmement bien »....

Lettre  rapportée in : René Bazin : « Charles de Foucauld »

 

En effet, le 29 Janvier 1912,  J. de Person est à Djanet et écrit à sa famille :

« N'avez-vous pas reçu une lettre que j'ai fait passer par Ghat et Tripoli, en la confiant à un commerçant de Ghat ? Elle aurait dû vous arriver bien plus rapidement.

Mais les Turcs à Ghat, ou les Italiens à Tripoli, ont peut-être arrêté ma lettre, où je n’écrivais, à dessein, que des choses insignifiantes ...

Je viens, à l'instant, de recevoir la visite d'un commerçant de Ghat : il en rapporte deux oranges et des salamaleks. Il m'annonce que le médecin des troupes turques de Ghat voudrait que je lui envoie des journaux. Il sait le français, paraît-il. Peut-être même a-t-il fait ses études à Paris...

Je vais le rencontrer. Mais je ne voudrais pas trop faire envoler ses illusions : Le Gouvernement Turc, en effet, continue d'abreuver ses troupes de Ghat, des nouvelles les plus fantaisistes, tendant à prouver que les Italiens vont bientôt être anéantis jusqu'au dernier. J'écris très mal ce matin : j'ai froid aux mains ...

 

 

 

[C’est, en effet, l’armée italienne qui fut victorieuse de cette guerre italo-turque de 1911-1912, mais ce qu’il ne pouvait savoir encore, c’est que cette guerre annonçait en fait l’embrasement des Balkans, que suivra la première guerre mondiale, puis la seconde, puis ce qui s’ensuivit ...]

 

 

Le 18 avril 1912, Jacques de Person se trouve  en visite chez le père de Foucauld à Tamanrasset :

« ... En ce moment ... je me trouve depuis 3 jours en compagnie du P. de Foucauld, qui est un brave homme, fort instruit ... de beaucoup le plus calé au point de vue des Touaregs, puisqu'il y est venu tout seul il y a 8 ans.

Mais il a des idées bien particulières sur notre rôle ici, sur la mentalité des Touaregs, et il ne parle que de ça pendant des journées entières.

Il ne voit les choses qu'à travers les Touaregs, et encore, une certaine catégorie -ceux qu'on appelle les « mirad », les serfs - alors qu'il n'aime guère les nobles ...

Mais c'est un brave homme, très bon, qui - à part ses idées trop exclusives sur les « Touaregs mirad », qu'il adore et qu'il appelle « ses enfants » - est fort agréable à vivre, et se met toujours en quatre pour rendre service.

Je vais rester encore deux ou trois jours en sa compagnie ... et, après ce stage ... je vais pouvoir repartir d'un pied léger, celui de mon chameau, vers Tarahahout.

Je vis donc en ermite dans un couloir d'une vingtaine de mètres de long sur 8,50 m de large : il n'y a pas de portes. On saute par la fenêtre.

« C'est - dit le P. de Foucauld -  pour éviter l'entrée dans sa maison des scorpions et vipères à cornes ». Je vous ferai remarquer en passant que les piqûres de scorpions ne sont en général pas bien graves, et que celles de vipères sont extrêmement rares. Il n'y a pas non plus de carreaux : ils sont remplacés par des cadres tendus de mousseline, de chèche. Il y a aussi des caisses, ça sert de chaises. Enfin il y a bien quelques petites tables et c'est sur l'une d'elles que je vous écris.

Et en ce moment le P. de Foucauld continue son « dictionnaire Touareg », auquel il travaille depuis 8 ans: il ne sera pas terminé - dit-il - avant l an ou 2.

C'est un vrai travail de bénédictin, qui ne servira bien entendu jamais à personne; les Touaregs devenant de moins en moins nombreux, et, par force, commençant à parler l'arabe ...

Il ne sort guère de chez lui qu'une demi-heure tous les soirs pour aller rendre visite à ses « enfants » : c'est une famille touareg ou deux qui se trouvent près de chez lui, et à qui il donne « chegga [3]», aiguilles, etc. ...

Mais à Tamanrasset il y a aussi des « haratines », c'est-à-dire des nègres affranchis [Wikipédia livre plusieurs significations possibles du mot], et quelques nègres et leur famille ...

 

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Après son séjour saharien, il rentre en permission en métropole et se marie en Mars 1914, puis retourne à Philippeville avec sa jeune épouse.

En voyage de noces à « l’Hôtel de la plage » à Philippeville, dans une lettre du 20 juillet 1914, il annonce à sa mère une permission imminente :

 

" Nous allons faire nos malles ! ...

Nous projetons quelques promenades en forêt.

Nous pencherions même pour un pique-nique général, quelque part, par exemple aux environs de Chambord ...

Nous embarquons de vendredi en huit ... "

 

En fait :

Il partira pour le « front » dès les premiers jours de la guerre, tandis que son épouse prendra la mer quelques semaines plus tard sur un paquebot convoyeur d'épouses rapatriées.

 

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Le début de la guerre montre d’emblée l’importance de la Méditerranée qui ne sera jamais démentie durant tout le conflit :  clic.

« Philippeville eut avec Bône le triste privilège d’être la première cible que choisirent les Allemands. On y déplora les premières victimes françaises de cet effroyable conflit.

A l'aube du 4 Août 1914, le croiseur allemand « Goeben » …  après être passé au large du « Cap de Fer » en arborant le drapeau russe, pays allié, pour ne pas être inquiété, se présentait face au port de notre cité …

Les militaires du régiment du « 3ème Zouaves » qui avaient passé la nuit dans un hangar sur le port, dans l'intention d'embarquer pour la Métropole, furent les principales victimes, ils perdirent 17 hommes et eurent de nombreux blessés.

La mort de 4 civils fut également à déplorer…

Le « Goeben »  qui essuyait à ce moment le feu du « fort d'El Kantara » prit la direction du large. Il avait tiré 50 coups de canon, on compta 80 tués, blessés ou disparus…»  

           

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II.  LA GRANDE GUERRE :

DATES, ITINERAIRES, et SERVICES durant la guerre 1914-1918 :

 

ETATS DES SERVICES de Jacques de Vital Marie PERSON :

 

DESIGNATION

DES CORPS

GRADES

DATES

Admis à « l’École du Service de santé Militaire » par décision ministérielle le

 

 

10 Sept 1903

 

Passé à la compagnie saharienne du Tidikelt ;

Décision ministérielle du

 

9 janvier 1911

 

Affecté au 31 éme Régiment de Groupes … de Philippeville par décision de Monsieur le Directeur du Service de Santé du 19 éme corps d’Armée en date du

 

15 Février 1913

 

Nommé Médecin major de 2 ème classe par décret du 27 Mars 1911 pour prendre rang du 28 … et maintenu par décision ministérielle du même jour.

3 éme régiment de Groupes (détachement de Philippeville)

Médecin Major 2éme classe

28 Mars 1913

 

 

CAMPAGNES

AFFAIRES

BLESSURES

Campagne simple

Algérie : du 29 Janvier 1911 au 8 Février 1911

 

De Guerre

En Service commandé

Campagne double

Région saharienne du 7 Février 1911 au 27 Mai 1913

Occupation de l’Oasis de Djanet

27 Nov.1911

 

… par éclat d’obus

 

… au cours d’une … d’équitation

Campagne simple

Algérie du 28 mai 1913 au 8 Juin 1913

 

 

 

Campagne simple

Algérie du 13 Septembre 1913 au 1er Août 1914

 

 

 

Contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie du 2 Août 1914 au 15 Mai 1915

Marne (depuis 1914)

Artois (Oct. 1914 -  Fév. 1915)

Yser (Mars, Avril, Mai 1915)

 

Lettres et Témoignages officiels de satisfaction …

 

Cité à l’ordre du Corps d’armée le 19 décembre 1914

Cité à l’ordre de la … 21 février 1915

 

 

 

 

 

NB : Le service de santé français pendant la guerre de 1914-1918

 : Alain Larcan le 20-02-12

 : clic : http://ns226617.ovh.net/RDP/2012/2/RDP_2012_2_288.pdf

 

MERITES ET DECORATIONS :

·                    Monsieur de Person … par arrêté du 14 Juin 1915 … en application du décret du 13 Août 1914 … croix de chevalier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur (Résidence actuelle Bordeaux Centre de Prothèse dentaire et Maxillo-faciale) à compter du 13 Mai 1915.

·                    Nommé officier de la Légion d’Honneur … le 11 Novembre 1935

·                    A reçu la médaille coloniale Afrique occidentale française

·                    Croix de Guerre

 

III.  PIECES DIVERSES :

Sa qualification est double, puisqu’il est « médecin » et « militaire ».

LES SUJETS:

Ses activités : Il apprend l’arabe, comme langue de communication. Mais les Touaregs, le plus souvent, ne parlent pas l’arabe, et le père de Foucauld qui était en train d’écrire le premier « dictionnaire français – touareg » - qui l’a occupé durant 8 ans - tentera de le convaincre d’apprendre le touareg.

Ses préoccupations de la vie quotidienne :

Alimentaires et ménagères: Besoins en nourriture  (dattes, le « sfouf », lait de chèvre, etc.)

Ressources locales et lents colis venus de France.

Matérielles : le besoin d’avoir une montre, un vêtement approprié, les particularités du chameau etc..

Ses observations fourmillent de renseignements qui ne correspondent pas toujours à nos clichés actuels, facilement anachroniques:

Sur les populations « indigènes »,  variées, les relations établies entre elles avant la très récente arrivée des français : noirs, touaregs, juifs, etc. ; chacun a sa place et son rôle immuable.

Il rencontre de « l’esclavage » que les français abolissent : « Mais comment les français pourraient-ils être aimés des « esclavagistes », s’ils les privent de leurs ressources traditionnelles ? »

 

 

 

« La population du Hoggar est composée de gens différents: des Arabes, sédentaires, habitent des maisons en terre séchée ou des « zéribas », huttes de roseaux, près desquelles ils cultivent comme ils peuvent quelques céréales.

 

Les autres, nomades, sont les nobles, les vrais Touaregs. Ils vivent sous une tente de peau avec leur famille. Ils ont avec eux leurs chameaux, leurs chèvres et déplacent de temps en temps leur tente suivant les pâturages.

 

Avant l'arrivée des Français, ces Touaregs vivaient du travail des sédentaires, des esclaves qu'ils ramenaient du Soudan, pillant non seulement les serfs sédentaires, mais les caravanes se dirigeant du Soudan vers la Tripolitaine ou le Maroc.

 

Ils pouvaient ainsi à la faveur de quelques coups de lance vivre, sinon dans l'opulence, du moins sans pauvreté.

 

Mais, depuis 1902, nous sommes installés au Hoggar et nous faisons la police au Sahara.

Leurs coups de main sont devenus impossibles et les Touaregs, pour lesquels le travail manuel reste dégradant, sont maintenant très pauvres et obligés de se contenter de la vente de leur élevage.

 

Ils ont perdu la richesse mais ont conservé des allures de grands seigneurs : grands, élancés, la démarche majestueuse, armés dans toute cérémonie d’un sabre, d’un bouclier, d’une lance, d’un bracelet de bras leur servant dans les corps à corps à étouffer leur adversaire en lui serrant le cou. »

 

Pour la bienséance, chez les hommes touarègues, la bouche doit rester voilée[4].

 

Famille touarègue : Au contraire des hommes,les femmes ne se voilent pas le visage

Couple touarègue à Fort Motylinski

Femme jouant « l’imzad » devant sa tente

 

De surprenantes observations :

Les noirs « enfournent » le « sfouf » (purée de dattes très compacte) à pleine bouche, avec la main droite, en se calant la tête avec la main gauche derrière la tête, pour aller plus vite !

« Les touaregs, quand ils mangent des dattes, avalent les noyaux ! » Cette remarque m’a toujours étonné. J’ai pensé à beaucoup d’explications possibles, depuis la perte d’incisives à de possibles tabous, en passant par  quelques rapports avec le voile, mais je n’ai toujours pas trouvé puisque si le noyaux de dattes a des qualités nutritionnelles reconnues clic il semble en revanche difficilement assimilable  sans préparation.

« Les touaregs voient plus loin à l’œil nu que les Français avec leurs jumelles … »

Etc.

 

Ses rencontres :

Le père de Foucauld : In Salah 21 Avril 1911 : « … Nous avions eu pendant quelques jours à notre table  un missionnaire, le père de Foucauld, que j’avais vu à mon passage à ?. Il retourne au Hoggar où il travaille à un dictionnaire touareg ! Et il m’a dit que si j’allais au Hoggar, il me faudrait apprendre le touareg ! … » :

 

 

 

 

Le Père de Foucauld et « L'Ermitage »

 

 

 

 

 

 

 

Sur cette photo, on voit en même temps : La « croix chrétienne » et le « cœur de Jésus » portés par le Père de Foucauld, et l’immémoriale « croix d’Agadez » sur les selles de chameau.

 

 

 

Les animaux : In Salah, le 28 Avril 1911 : «  … Ma gazelle [apprivoisée] s’est cassé une patte en voulant sauter de ma terrasse… »

 

Des visites variées : In Salah, le 3 Décembre 1912 : « Je n'ai, pour le moment, guère de chance avec les courriers …  ce sera pour jeudi, à moins qu'une nouvelle crue d'oued empêche le chameau-courrier (ce qui ne veut pas dire qu'il court) de passer.

A part ces petites déceptions sans gravité comme tu penses, puisque naguère je recevais de vos nouvelles, environ 40 jours après leur envoi  …..

Pour l'instant, je reviens de faire une promenade à cheval dans l'oasis : c'est le moment le plus agréable de la journée : il est une heure, le soleil chauffe agréablement …

Dans quelques jours, nous allons avoir la visite d'une mission américaine qui vient, paraît-il, faire des études sur le magnétisme terrestre : très intéressant comme tu vois.

Et bientôt après, la visite du Général Baillaud se rendant à Tombouctou. ..

 

Les paysages, les maigres ressources :

 

Réflexions ur les informations parvenues : (qu’il apprend après les délais variables d’un courrier presque toujours long : parfois plusieurs mois) :

Aperçoit la montée des tensions belliqueuses à travers ce qui lui parvient des rivalités entre européens  et  avec les ottomans.

les oasis de Ghat, ( sous occupation ottomane) et de Djanet ( sous occupation française) sont en vis à vis.

Les informations sur l’attitude allemande lui parviennent par le rapports militaire de l’opération d’Agadir.

Analyse les apports de sa « civilisation » et ce que les « indigènes » en attendent.

etc.

 

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Ci-dessus : La place "Jmaa el fna" et "la Koutoubia", à Marrakech au début du XXème siècle (clichés J. de Person).

 

Phare El Hank (Casablanca)

 

Jacques Hureiki,  dans « Les médecines touarègues traditionnelles, approche ethnologique » (Edition Karthala, 2000), cite Lyautey exposant sa méthodologie de la « pacification » :

« Il faut quelqu’un qui inspire une confiance préalable. Or, nul ne remplit mieux cette condition que le toubib : Du jour où un notable, un caïd, un pauvre diable quelconque qui souffre se décide â voir le médecin français et sort de chez lui soulagé, la glace est rompue, le premier pas est fait et 1es relations se nouent ».

 

 

Place Jâm’a el Fnâ’ (جامع الفناء) au début du XXème siècle

 

 

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  ÉPILOGUE SUR LA GUERRE 1914-1918  :

 

Les « guerres totales » européennes ont éclaté dès la « Révolution française ».

Mais c’est la guerre de 1914 - 1918 qui fait passer de « l’Europe des princes »  à « l’Europe des Nations ».

Cette guerre démontra aussi pour longtemps la valeur stratégique du pétrole. Le pétrole engendrera d’autres guerres, des destructions innombrables, et fera perdre au moins un siècle dans les recherches sur des énergies plus sobres, mais suffisantes et propres.

C’est en effet en 1916 que l’on comprit définitivement la supériorité du pétrole sur celle du charbon pour les chaufferies des navires de guerre.

On se souviendra aussi que les premiers boulets de cette guerre s’abattirent le 3 Août 1914 sur Bône et Philippeville en Algérie, soulignant ainsi les enjeux de l’Afrique du Nord, de la méditerranée et de la question d’Orient.

En juillet 2009, le Professeur émérite François Georges Dreyfus s’exprime ainsi lors d’une émission radiophonique:

 

« ... Mardi dernier, nous avons fêté le 90 ème anniversaire du traité de Versailles.

On l’a considéré longtemps comme une grande victoire !

En réalité, c’est l’un des traités les plus catastrophiques de notre histoire.

Au nom d’une idéologie proclamée et imposée par les 14 points du président Wilson, de janvier 1918 – et à cet égard, le président Wilson est quasiment le père spirituel du président Bush

Avec la complicité de Clemenceau, de Lloyd Georges et de l’italien Orlando,

on a dépecé l’Europe et le Moyen Orient en d’innombrables mini États parfaitement artificiels.

On a humilié le Reich. On a cherché à le ruiner.

Tout ceci a contribué à la période terrible de 1925 à 1989 ,. provoquée par le stalinisme et les totalitarismes fascistes, rouges en URSS, bruns en Allemagne ; par la Shoah aussi.

Dans le cas de la France, le traité est plus catastrophique encore :

En 1914, la France est une grande puissance, riche, même si elle est moins puissante que le Reich ou la Grande Bretagne.

Elle est soutenue par deux alliés puissants : la Grande Bretagne et la Russie.

En 1919, la France apparaît comme le vainqueur et semble demeurer une grande puissance.

En fait, c’est une victoire fallacieuse.

En réalité, la France est désormais un État pauvre qui a perdu 1,5 million d’hommes sur les fronts, en Occident, en Orient, à Salonique.

En fait, la France est un État tellement pauvre qu’elle sera incapable de reconstruire une économie ravagée par la guerre et ne saura pas tirer parti de son industrie de guerre :automobile, aéronautique, industrie chimique.

Nous oublions toujours que quand les américains sont arrivés, ils sont arrivés avec des fusils.

Ils n’avaient pas de canons. Ils n’avaient pas de chars. C’est l’industrie française qui les a armés et l’on n’a pas su en tirer profit.

De surcroît, la France n’a plus d’alliés.

La Russie est devenue bolchevique.

La Grande Bretagne est redevenue un adversaire.

Comme le dit Lloyd Georges à notre ambassadeur à Londres, le 11 Novembre 1918, « C’est la tradition historique ».

Les U.S.A. instaurent avec l’U.R.S.S. le nationalisme dans nos territoires d’outre-mer.

L’Allemagne nous hait.

On le retrouvera à propos de la Turquie ...  »

 

 

L’embrasement reprendra 20 ans plus tard en Europe.

Et « l’Etat islamique d’Iraq et du Cham » (« Daoula Islamiya el cIraq wa es Cham » = « DAESCH ») naîtra 100 ans plus tard.

l’Etat islamique n’est sans doute pas né des seules interventions américaines du XXI ème siècle, ni même des bombardements durant la période mandataire.

On peut trouver les origines d’une situation aussi complexe et violente dès 1919, lors de la « conférence de la paix (clic) », quand les Arabes n’ont pas obtenu l’indépendance qu’ils avaient espérée durant la guerre (épisode de Laurence d’Arabie).

Puis les « arabismes laïcs »  ayant tous échoué (Nasser en Egypte, Yasser Arafat en Palestine, Saddam Hussein (parti Baath) en  Iraq, , La famille El Assad et Michel Aflak (chrétien et parti Baath) en Syrie, etc. les « islamismes » semblent tenter de les relayer.

On se bat aujourd’hui contre ceux qui auraient pu rester nos alliés, qu’ils avaient étés durant la guerre.

Peut-être même, aurait-ils pu aider les Grecs à éviter « La grande catastrophe » d’être « rejetés à la mer » et de perdre la Thrace orientale, prolongeant ainsi la guerre jusqu’en 1922.

En 1939, à la veille de la seconde guerre mondiale, une nouvelle blessure a été infligée à la Syrie lorsque le « sandjak d’Alexandrette » fut attribué à la Turquie pour qu’elle ne rallie pas le camp des puissances de l’axe.

Après l’abolition du califat par Atatürk en 1924, Lyautey était peut-être seul à vouloir le rétablir, afin d’avoir un interlocuteur : il en voulait même deux : un pour le Maghreb et un pour le Machreq.

 

Déjà Mossoul :

Dans une grande mesure, la guerre de 1914 a eu pour cause la « Question d’Orient » [5] :

La « route des Indes britanniques » passait par la mer rouge.

Or, dès avant la guerre 1914, les Ottomans techniquement formés par l’Allemagne construisirent la ligne de chemin de fer du Hedjaz (ce qui allait devenir plus tard l’Arabie Saoudite était alors « province arabe de l’empire ottoman » - d’ailleurs les territoires de la péninsule arabique n’incluaient pas de frontières) leur permettant de transporter des troupes armées jusqu’à Médine, ce qui inquiéta singulièrement l’Angleterre, en jouxtant ainsi et menaçant la Mer Rouge, chemin le plus court de « la route des Indes » pour la marine britannique.

Puis les Allemands, en coopération avec les Ottomans  projetèrent la construction de la « B.B.B. » (ligne de chemin de fer Berlin-Byzance-Bagdad), Bagdad faisant partie des « provinces arabes lointaines de l’empire ottoman », en s’octroyant 10 km de terres de chaque côté de la ligne pour en assurer la protection. Cette ligne de chemin de fer devait mettre la région pétrolifère de Mossoul  à la portée de Berlin, ce qui inquiéta à nouveau stratégiquement les Britanniques.

Les officiers ottomans étaient formés par l’Allemagne et équipés de canons Krupp.

La guerre 1914-1918 a ainsi peut-être été avant tout une « guerre germano- britannique » ; dans laquelle la France « s’est trouvée engrenée » par le mécanisme complexe des alliances.

Le fait que les plus longs combats aient eu lieu sur le sol français, ou même que les combats les plus tristement meurtriers aient eu lieu à Verdun, ne signifient nullement que les enjeux n’aient pu être ailleurs.

Les combats n’ont pas toujours lieu sur les lieux des enjeux : Telles sont souvent les formes des stratégies des guerres.

Churchill a ensuite déclaré que de tout temps « l’ennemi traditionnel de l’Angleterre est la puissance montante en Europe, quelle qu’elle soit ».

Au début du XX éme siècle, cette puissance était l’Allemagne.

 

Durant la première guerre mondiale, plusieurs projets de remembrement du Proche Orient ont été élaborés, assortis de promesses incompatibles entre elle.

La Russie, rival de longue date de la Turquie sur les rivages de la Mer Noire, devait recevoir Istambul après le dépeçage programmé de l’empire ottoman. Mais son retrait de la guerre après la révolution de 1917 mit fin au projet.

Il a été convenu un temps que les champs pétrolifères de Mossoul reviendraient à la France après la victoire.

Mais finalement ils furent octroyés à la Grande Bretagne qui en fit naître la Bristish Pétroléum, c’est à dire la compagnie pétrolière toujours existante « B.P.», et incorpora ce territoire kurde à ce qui deviendra l’Iraq durant le protectorat britannique.

 

Mais ni les puits ni les enjeux de leur possession ne sont aujourd’hui épuisés.

Pire, leur « faire valoir » s’inscrit à une époque où tous les hommes sages savent que pour le bien de l’avenir planétaire, il serait grand temps de mettre le holà sur le pétrole !

De justes traités d’entente sont donc aujourd’hui plus nécessaires que jamais.

 

On retrouve une configuration géopolitique assez proche - quoique les travaux en soient d’une dimension très supérieure, puisque la ligne devrait franchir des cols de 4000 mètres d’altitude - avec le projet de la triple ligne (T.G.V. – autoroute - oléoduc) devant réunir la Chine à l’Iran

 

Ces guerres meurtrières semblent pourtant aujourd’hui d’un autre age.

Puissent les réconciliations euro-méditerranéennes et euro-asiatiques enfin advenir et remédier à plus de deux siècles de totalitarismes, de crimes et de profondes destructions.

 

 

Bibliographie :

Ø     Généralités :

 Etant donnée l’immensité du sujet, elle comprendrait des milliers de livres : un tri s’impose :

Qu’est le carrefour Euro–africo-asiatique, géographiquement et culturellement ?

Ne pas confondre les « super-empires » multi-millénaires, avec des mini-entités plus récentes, souvent artificiellement créées, comme simple comptoirs ou colonies, et beaucoup plus réduits en population et géographiquement.

On ne saurait comparer la Perse, ou même Bahraïn très anciennes entités, de même que le Yemen ou l’Erythrée, avec l’Arabie saoudite ou les Emirats du golfe.

On fera aussi une différence entre les fonds linguistiques et les caractères orthographiques qui ont souvent changé

La Perse fut un triple « sous-coninent », allant jusqu’à la Macédoine, la Lybie, L’Egypte et le côte orientale de l’Afrique comprenant Zanzibar et sans doute les Comores.

Bien que les iraniens écrivent avec l’alphabet arabe et furent longtemps de religion sunnite avant de devenir chiite, le persan est une langue européenne, tout comme l’ourdou au Pakistan, et au contraire du turc qui n’est ni arabe ni africain ni européen, mais s’écrit maintenant avec des caractères latins.

L’empire ottoman a avant tout été un empire européen qui a presque repris l’empire byzantin « clés en main ». Ses provinces arabes sont venues très tardivement et son apogée peut être datée de 1683, lors du siège de Vienne sauvée, in extremis par la cavalerie polonaise.

Louis XIV était plutôt allié aux ottomans, conformément à la politique française « de revers » contre les états centraux, depuis les alliances de François Premier,

Mais l’Histoire de France est souvent enseignée de façon discutable : La semaine dernière Arte présenta le château de Chambord en parlant de François 1er, « roi très chrétien », alors que celui-ci abandonna le latin, langue de l’Eglise romaine, encore unificatrice en Europe, en imposant le français ; Il conclut le  concordat de 1516  avec le Pape afin de nommer lui-même le clergé et lui offrir une prébende ; Il fut à la fois anti-européen et précurseur du « Gallicanisme » ; Il acquit « les échelles du Levant », invita les Turcs à Toulon, leur permettant de s’installer en Egypte (1517) et en Afrique du Nord (sauf au Maroc), empêchant l’Europe de reprendre Constantinople (tombée en 1483), et plus tard la France d’être présente à la bataille de Lépante (1571). N’aurait-on pas confondu avec Charles Quint ?.

Enfin de François 1er à 1914, pratiquement, l’empire ottoman est resté plutôt allié de la France, mais en rivalité avec la Russie (lui disputant le pourtour de la mer noire et le passage des détroits).

In fine, l’empire ottoman fut surnommé « l’homme malade de l’Europe » (« Banque de la dette » installée à Istambul), ce qui témoignait parfaitement de son appartenance européenne.

Ø     Pour l’actualité du XX ème siècle, on s’intéressera à l’influence de Théodore Hertzl ( discourant dès la fin du XIX ème siècle), au sultan Abd el Hamid, et on lira avec profit les livres de Nadine Picaudou, et de Henry LaurensOrientales »).

 



Vital Marie Jacques de Person


 

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SUJETS CONNEXES :

 

SUR LE WEB : Services de Santé durant la guerre de 14-18 : clic < http://ns226617.ovh.net/RDP/2012/2/RDP_2012_2_288.pdf >

 

BIBLIOGRAPHIE :

Ø     René Bazin : « Charles de Foucauld, Explorateur du Maroc, Ermite au Sahara », Edition Plon  8 rue garancière 75006, Paris 1921.

Ø     Léon Lehuraux : « Au Sahara avec le commandant Charlet »,  Edition Plon  8 rue garancière 75006, Paris 1932.

Ø     « Un médecin au Sahara, Jacques de Person (1911-1913) », Éditions Granvaux  (Collection Témoins), Brinon sur Sauldre (18410), ISBN 2-909550-00-1, dépôt légal 1er trimestre 1992.

Ø     « Les toubibs sahariens, L’œuvre des médecins militaires dans le Sud algérien (1902-1976) » Jean-Luc Verselin, 1993, Éditions Jacques Gandini, Nice (06),

Ø     Un court extrait de ce livre : les textes semblent consultables maintenant sous une autre adresse que celle des liens hypertes : Clic

Ø     Pour l’œuvre médicale de Lyautey : « Lyautey, un saharien atypique », Paul Doury, Edition L’Harmattan, Paris juillet 2002, ISBN : 2-7475-2629-1

Ø     Fatima Zohra Oufriha : « Au temps des grands empires maghrébins » , Editeur  Chihab (Algérie) ; Parution  2015 :

 

 

 

 

 

 

Fin de la page web



[1] Note sur les connaissances médicales d'Ibn Khaldoun :
Elles impliquent un contexte:
Ibn Khaldoun raisonnait à partir de la théorie des 4 ou 5 éléments (terre, air, eau, feu, + ou - éther) dont les arabes avaient hérité des Grecs.ou des Perses (et, sans doute, tous des Indiens, qui considéraient 5 éléments associés aux sens : la terre
ó l'odorat ; l 'air ó toucher ; le feu ó la vue ; l'eau ó goût ; l’'éther ó l'ouïe.

Notons que la question de l’éther (« l’air d’en haut ») n’a fait que changer d’appréhension – en passant par la « quinte essence »- sans être vraiment comprise. (Cf. in : «la physique des signifiants » clic :

Cette même théorie, qui avait déjà plus de 2000 ans d'age, avait aussi cours en Europe.
Par contre, au XIII ème siècle à Damas, Ibn Nafis avait découvert la "petite circulation du sang" (ventricule droit du coeur => poumons => oreillette gauche du cœur), impliquant l'absence de communication inter-ventriculaire, connaissance qui ne parviendra en Europe qu'au milieu du XV ème siècle, par les soins de Miguel Servet.
Les sources du savoir de ce médecin aragonais, restent encore inconnues.
Calvin le livra à l'inquisition, parce que, bien qu'admettant comme lui "la prédestination", il refusait d'admettre la "Sainte Trinité".
L'inquisition le brula à Genève.
Ses affirmations, anatomiques d'un côté, et d'autre part religieuses proches à certains égards de l'enseignement coranique, sont possiblement liées, et mériteraient une étude qui semble ne jamais avoir été faite.
Ibn Khaldoun connaissait donc l'anatomie de la fonction cardio-respiratoire, encore inconnue en Europe, mais, ignorant l'existence de l'oxygène - connaissance que l'on ne devra que bien plus tard à Lavoisier - il pensait que l'air avait pour fonction le refroidissement du corps.
Les investigations sur le cœur semblent avoir davantage été l'objet de réticences en chrétienté, pour une part du fait d'une certaine sacralisation, le coeur étant canoniquement le support de l'âme.
Qu'en avait-il été exactement à Damas?
Quoiqu'il en soit, l'intelligence, ou plutôt « l’idée » (« fikr ») qui n'a jamais été confondue avec l'âme, était placée par Ibn Khaldoun dans la partie centrale du cerveau, c'est-à-dire dans les ventricules cérébraux et les régions péri-ventriculaires.
Notons enfin - pour souligner l'avancement des chimistes arabes en ce temps-là - que le mot "al qali" d'où nous vient le mot "alcalin" opposé à "acide", désigne en arabe la "soude" naturelle.
Mais lorsque ibn Khaldoun parle de "la cuisson des aliments" dans l'estomac, il ne signale pas le rôle de l'acidité gastrique, et ne pense qu'à la chaleur pure.
Il avait aussi pressenti l'importance de la qualité de l'air à tous les niveaux de notre santé, importance très insuffisament prise en considération par nos media aujourd'hui.
Qu'eut-il dit s'il avait connu les fumées de nos addictions au tabac, de nos moteurs à explosion, de nos chauffages au fuel...!

Notons que, si Ibn Khaldoun est plutôt « pragmatique » (il a été 6 fois « cadi ») particulièrement au sens sociologique du terme (on en fait « le premier sociologue ») – le leit-motiv du livre cité ici est l’explication de pourquoi ce sont toujours les clans les plus soudés et rudes venus du désert qui viennent détrôner les dynasties établies des villes, en place, plus raffinées, mais trop ramollies. En particulier, il est opposé à l’acceptation des comportement sexuels « contre nature ».

Mais c’est aussi un livre d’histoire – au sens moderne – de réflexion religieuse et de philosophie.

Il n’est pas aristotélicien. Il n’est pas « rationnaliste » au sens des « mou’tazilites » (mouvement rationaliste apôtre du « libre arbitre » développé au temps du calife « Al Mamoun » à Bagdad) : Pour lui « la logique contient des choses contraires aux lois religieuses et à leur sens évident » auxquelles il convient de donner la préférence.

 

[2] Contrairement à certaines « idées reçues », toujours bonnes à dissiper, le Maroc n’a jamais été français, pas plus que, auparavant, ottoman..

Le Maroc a toujours été, et est toujours resté historiquement un empire  « marocain » et indépendant.

Qu’il fut « protectorat » et souvent depuis aux cotés de la France, parmi d’autres pays aussi, n’y change rien.

Après la première guerre mondiale Lyautey réclamait que le sultan du Maroc fut présent aux « conférences de la paix ».

Ce ne fut pas le cas et Lyautey fit part de ses regrets au président du Conseil le 24 octobre 1920.

 

 

En consultant le web, on pourrait croire que « l’Eglise du Sacré Cœur » de Casablanca fut construite en 1930, mais elle existait auparavant. Peut-être n’était-elle pas encore « cathédrale », mais il est notable que l’islam n’avait nullement été hostile à la construction d’églises en ce pays musulman.

 

 

Au même moment était édifiée à Paris la « Grande Mosquée », inspirée dans le style de la Qaraouiyyîn de Fès. Lyautey en posa la première pierre - au grand damne de Charles Maurras.

Elle fut inaugurée en 1926, en présence du sultan Moulay Youssef.

Lyautey était partisan d’un rétablissement du « califat », après l’abolition de celui-ci par Atatürk en 1924.

Sa compréhension d’une politique arabe pour la France était totalement opposée à celle qui l’emportera jusqu’à aujourd’hui. (Cf. note N° 8 : clic.)

Le Lycée Lyautey de Casablanca jouit toujours d’une excellente réputation auprès des marocains.

 

[3] Voir plus de détails sur la « chegga » dans le livre du lieutenant F. Demoulin,  Persée, 1928 «  La vie des touareg du Hoggar » : clic.

 

[4] On trouve un essai d’analyse des mœurs touarègues dans un livre de 1910 probablement devenu difficile à trouver : E.F. Gautier : La conquête du Sahara. Essai de psychologie politique. Librairie Armand Colin, Rue de Mézières, Paris, 75005. 1910:

« LES TOUAREGS page181 et suivantes :

La Croix :

« Dans leur attirail de guerre et de voyage, sur les selles, le bouclier, les sacs en peau, la croix est un motif fréquent d'ornementation.

Ce n'est pas surprenant, la croix est une lettre de l'alphabet tifinar encore en usage chez les Touaregs : les scribes du roi Minos, dont Evans a retrouvé à Cnossos les vieux comptes indéchiffrables, se servaient déjà de cet alphabet quinze cents ans avant Jésus-Christ.

On a pourtant voulu voir dans cette croix le dernier témoin fossile d'un christianisme disparu; et dans la vie des Berbères sahariens on a cherché un dernier écho de notre chevalerie.

Ce sont là des travestissements rationalistes d'un fait, ou du moins d'un sentiment, un peu imprécis, mais qui s'impose à l'attention. Ces Touaregs nous font une impression fraternelle, leur mentalité nous semble proche de la nôtre. …

Religion :

« Le trait caractéristique du Touareg c'est qu'il est à peine musulman; c'est par là qu'il nous attire et qu'il subit notre influence. Nulle part dans le reste du monde Berbère on ne voit transparaître l'homme primitif sous un vernis d'islamisme aussi superficiel et aussi écaillé.

Les Touaregs croient fermement en Dieu et en Mahomet, son prophète. Pourtant ils conservent innocemment les cicatrices très apparentes d'une ancienne idolâtrie. … Il existe ainsi des mosquées reconnaissables à la niche de la prière (le mihrab) orientée vers la Mecque; mais tout à côté, dans le même lieu sacré, on voit des cercles concentriques assurément étrangers à l'Islam; à leur centre la moindre fouille amène au jour des azotates, résidus probables d'anciens sacrifices. Je crois ces vieux temples désaffectés, mais ils sont intacts et de la vénération y reste attachée. … Le Ramadan, qui bouleverse une fois l'an toute la vie économique de l'Algérie, n'est jamais jeûné au Hoggar.

La quadruple prière quotidienne qui rythme la vie musulmane, y est négligée universellement. Et je ne crois même pas que les Touaregs, en quasi- totalité, puissent un instant songer à la dire, faute de la savoir. Ils ignorent tout à fait la langue.

(Note : Ces petits dieux hypothétiques sont au nombre de six. Leurs noms, recueillis par le P. de Foucault, sont assurément étrangers à l'Islam; on ne sait pas encore à quelle étymologie les rattacher.)

Ethnie :

Ces Touaregs sont tout bonnement des Libyens, les derniers survivants, et on peut les définir d'un mot « un archaïsme ethnographique ».

Ils en deviennent très intéressants, comme échantillon d'un passé reculé bien au delà de l'époque romaine. Plusieurs détails dans les mœurs et l'outillage touaregs nous reportent à la préhistoire européenne, sur les confins du néolithisme.

Sexualité :

L'organisation des rapports sexuels comporte bien, il est vrai, le mariage, mais non pas tout à fait la famille. Il y subsiste en tout cas des restes très nets de matriarcat, c'est-à-dire d'un état social antérieur à la constitution de la famille telle que nous l'entendons.

De petites sociétés matriarcales ont été retrouvées et étudiées de nos jours chez les indigènes australiens (Note:  Frazer, Golden Bough, 3ème édition, part IV, chap. xi).

Iil semble que l'humanité primitive ait attribué toute naissance à une parthénogénèse et n'ait imaginé d'autre conception qu'immaculée. …

 

[Notons que les pharaons d’Egypte étaient censés naître de père divin et de mère charnelle, tout comme se déclara Alexandre le Grand quand il devint pharaon, et Jésus lui-même, que son existence fût réelle ou symbolique de la victime « crucifiée sur la « Croix Ankh », juste après la prise de l’Egypte par le Romains. Pour approfondir ces considérations, au moins deux rapprochements seraient intéressants à rechercher :

-         entre les touareg et les pharaons

-         entre la croix d’Agadez, la croix Ankh, et la croix du christianisme.]

C’est alors les cultures de toute l’Afrique – voire davantage – dans le temps et dans l’espace - qui seraient intéressées].

(Cf. aussi la « Croix d’Agadez » dans la page «La conversion de la Grèce » http://jdeperson.free.fr/agadez.htm)

 

… Elle n'a pas vu de lien inéluctable entre la caresse et la gestation; tout en pratiquant d'instinct la fécondation, elle ne s'en est pas fait une idée nette.

Le mot « père » n'a pas eu de sens pour eux et par conséquent les enfants n'ont pu se grouper qu'autour de la mère. …

A coup sûr cette naïveté primordiale a tout à fait disparu de la mentalité touareg, mais ses conséquences ont survécu dans les mœurs et les coutumes. Au Hoggar, le père n'a pas d'existence légale; il a sans doute pleine conscience de sa paternité, il est père au point de vue sentimental et domestique, mais ses enfants lui sont juridiquement étrangers.

Ils appartiennent à la tribu de la mère, ils n'ont d'héritage et de droits que ceux qu'elle leur transmet, leur plus proche parent mâle est l'oncle maternel. C'est ce dernier qui est la vraie tête, le grand dignitaire de la famille matriarcale touareg, l'objet de la vénération maximum; un grand chef politique transmet à sa mort son autorité, non pas à son fils, mais au fils de sa sœur. L'ethnographie moderne, sous les noms de totémisme et d'animisme, a cherché à reconstituer la religion primitive de l'humanité, grâce à des exemplaires de vieux cultes retrouvés chez les Indiens d'Amérique et chez les négroïdes australiens. Les Touaregs aussi en tiennent à sa disposition quelques fossiles admirablement conservés. …

Totems et tabous :

Ils ont de très nombreux tabous alimentaires, incontestablement pré-islamiques; par exemple, ils ont une horreur religieuse, tout à fait étrangère au Coran, des oiseaux et des oeufs. Le Hoggar est un des rares coins de la planète où on ne trouve pas de poules. Les tribus arabisées du Sahara sont très friandes d'un gros lézard, qu'elles appellent ourane. Les Touaregs ne mangent pas l'ourane, parce que, disent-ils, « c'est notre oncle maternel ». Et ceci est du totémisme franc, avoué.

 

On en rapprochera :

Bouche : L'ouverture de la bouche des momies, par où passe l'âme = souffle = vie, etc. : C'est évident qu'il y a un rapport avec le « voile – turban – linceul » des touaregs, (de même quand on fait 2 trous devant les yeux d’un sarcophage dressé debout : c’est pour que le mort voit le monde).

Œufs : Sans doute doit-on rapprocher le fait que les touaregs sont sans doute la seule culture qui ne mange pas d’œufs de poule, de ce "sarcophage (en grec) , mais = "oeuf de la résurrection" (en hiéroglyphes) : (c'est le mot égyptien pour dire sarcophage => cercueil en français, mot qui est une bien mauvaise traduction grecque)

Ce sont là très probablement tabous et religion dont les racines, les origines, ont pu être oubliées, à rapprocher aussi de la « fête des oeufs de Pâques » (passée dans le christianisme à Pâques) pratiquée depuis 5000 ans en Egypte (« Cham en Nessim » aujourd’hui est toujours la plus grande fête de l'année en Egypte).

Les Chamites (on hésite sur le nom à leur donner) (  = Egyptien du Nord de l’époque pharaons, de la Vallée du Nil, mais aussi des oasis comme Siwa (et peut-être aussi Dakhla)  + Kabyles en Algérie ( « Qabila » = tribu en arabe) + Berbères du Rif, du Sous et de l’Atlas au Maroc (<= « Barbaros » en grec = qui ne parle pas grec) + Touaregs nom en amazight, leur langue commune)  sont la population ancienne de l’Afrique du Nord, aujourd’hui dispersée en îlots par les invasions arabes.

Ils sont une seule et même culture, qui ne doit aux arabes qu’un islam peu ancré en profondeur, peu suivi dans ses pratiques vestimentaires (les femmes ne portent pas le voile au contraire des hommes), et alimentaires (boivent du vin assez librement) etc.

Virginite : Ce sont les gens de l'esprit surnaturel (dans la fécondation, le rapport sexuel ne suffit pas a donner la vie, et on peut même s'en passer ), de l'âme immortelle et de la résurrection.

Cf. : les pharaons étaient tous réputés de père divin, et de mère charnelle, et bien sûr aussi, Jésus fils de Maria et de Dieu manifesté sous la forme du Saint Esprit.

(cf. notre page « La Conversion de la Grèce »)

On n’oubliera pas d’ailleurs que ces gens avaient tous sous les yeux –particulièrement il y a 7000 ans, au temps de la verdeur et des rivières sahariennes – des reptiles (crocodiles et gros lézards verts du désert) dont les femelles pratiquent couramment la « parthéno–genèse » (du grec « parthénos » = vierge), c’est à dire la production d’œufs viables, sans rapport sexuel.

Ce ne sont pas des clones, mais, cependant, comme tous les chromosomes sexuels des femelles sont des X  (comme chez les humains, les femelles sont XX et les mâles sont XY)  la « parthéno-génèse » ne donne que des femelles.

Or les pharaons étaient quelquefois des mâles, quelquefois des femelles ; ils se mariaient entre frères et sœurs, et Jésus fut réputé être un mâle.

 

Voile :

…Tout le monde sait que les Touaregs portent le voile, une pièce de cotonnade bleue qui couvre toute la face, à l'exception des yeux; ils portent ce voile constamment et on ne leur voit la figure qu'à la dérobée; dans les chroniques arabes les Sahariens Almoravides sont généralement appelés « les hommes au voile »

 (le « litham » des auteurs arabophones).

A cette coutume le rationalisme européen, fidèle à ses habitudes, a cherché des raisons hygiéniques; chez les Juifs, Renan expliquait encore par des prescriptions de police sanitaire la circoncision et l'interdiction de manger du porc. Le voile protégerait la peau et la respiration contre le simoun. On n'imagine pas une semblable délicatesse chez des hommes aussi près du grand fauve.

D'ailleurs les randonnées sur les grands chemins sont précisément le moment où les Touaregs en prennent à leur aise avec le voile.

C'est surtout un vêtement de salon, de société, de cérémonie, quelque chose d'analogue à nos gants, mais bien plus strictement indispensable.

Il est horriblement indécent de montrer sa bouche, voilà tout, et peut-être en dernière analyse, faut-il dire imprudent. …

 

(Note : Frazer : « Le Rameau d'or » traduction Toutain, tome I, p. 242.) »

 

Au point de vue étymologique, et par conséquent historique, l’âme se confond avec le souffle.

Elle dispose, dans la bouche et les narines, de portes toujours ouvertes par où elle peut s'échapper : le voile pare au danger en les fermant … » Etc.

 

[5] Pour mieux comprendre l’importance stratégique de ce carrefour tri-continental, il faudrait reconsidérer tout ce qu’on appelait autrefois La Question d’Orient – et on pourrait remonter au moins  à l’Antiquité connue, et sans doute bien avant :

Aux guerres entre Pharaons et Hittites, à l’empire achéménide de Cyrus le grand, à la conquête de l’Egypte par Cambyse, aux guerres médiques entre la Grèce et la Perse,  aux conquêtes d’Alexandre le grand de l’Orient jusqu’à l’Indus, avant d’être sacré pharaon à Siwa en  Egypte.

Bien plus tard, conquêtes mahométanes, puis invasions mongoles et mise à sac de Bagdad en 1258, et lente infiltration turque en Anatolie ; croisades, chute de Constantinople en 1453.

Sortie de l’Europe et le la chrétienté du roi François premier (au terme d’une histoire déjà longue entamée par Philippe le Bel) aboutissant à un « Franxit » avant la lettre :

·        Concordat de 1516 afin de nommer lui-même les évêques ;

·        Adoption de la langue française (« langue d’oïl », déjà préférée à la « langue d’oc » par le parlement de Toulouse depuis peu après sa création) dans une Europe encore administrativement latine, etc.

·        Alliance de revers avec les Ottomans (dont la flotte séjourna à Toulon), empêchant de fait l’Europe de reprendre Constantinople ; d’où l’absence de la France à la bataille de Lépante qui arrêta cependant l’expansion ottomane en méditerranée occidentale ; refus de la France de porter secours à Vienne assiégée en 1682 par les ottomans, finalement sauvée par la cavalerie polonaise ;

Indépendance de la Grèce à partir de 1830 ; échec de la politique du royaume arabe de Napoléon III, (tout comme de sa politique latine d’Amérique du Nord) ; Implantation des Etats Unis et de la France au Liban ; Guerre de 1914, projets de dépeçage de l’empire ottoman, de la remise de Constantinople à la Russie (projet devenu obsolète par la révolution de 1917) ; etc.